Vit de victoire

Cette fois c’est le pompon, si l’on peut dire. Au crépuscule d’un festival déjà marqué par une indolence de matous réjouis, Luigia Riva vient carrément créer à Biarritz une pièce mâle dans toute sa splendeur autocentrée, sorte d’antichambre à sa réflexion de genres entamée en 2012 avec la pièce Inédo 2, autour de corps-cobayes féminins. Une antichambre comme une garçonnière, peuplée des plus lourds attributs masculins, appendices de virilité, avec un grand vit, naturellement. « Nait-on homme ou le devient-on ? » questionne la chorégraphe de la compagnie Inbilico, à l’inverse de la Beauvoir qui réfutait la nature fillasse.

Culture ou nature, cette image de l’homme véhiculée par les médias ? La réponse est dans la question et il n’est qu’à mesurer ce à quoi sont aujourd’hui confrontés les petits d’hommes pour le comprendre. Les codes de la virilité tiennent davantage de la littérature de vestiaire que du livret du lac des cygnes. En marche vers son humanité, le pimpant juvénile croule sous l’image du catcheur baraqué, du rugbyman athlétique, du joueur de foot américain à l’armure en V comme victoire, avant d’avoir une chance de gagner sa portée vers les cieux de la grâce. En marche vers son humanité, vers la culture avec un grand cul, le gonze commun devient un gladiateur armé. « Arms et armes ont la même origine » relève Luigia Riva. Le bras armé du machisme ordinaire en somme. Musculeuse et masculine, le genre de secte avec un grand sexe.

Contraintes

Luigia Riva s’intéresse aux contraintes. Et prend plaisir à démonter les pensées dominantes en invoquant son rôle d’artiste. Dans Inedo 2, elle s’est intéressée aux genres. Aux femmes, en les amputant de leurs bras, de leurs jambes, métaphore de ce que la société leur enlève, de ce qui les contraint dans leur féminité engoncée. Paradoxalement, se réjouit Luigia, ses danseuses ont gagné une nouvelle liberté. Dans Innesti, qui sera créé ce soir à Biarritz, il s’agit d’ajouter ces appendices qui font l’homme, ce « corps augmenté » qu’on nous impose. « Qu’est ce qui fait un homme ? Qu’est ce qui fait un danseur ? » s’inquiète la chorégraphe qui laisse évoluer ces hommes encombrés de leurs allégories mâles, « sans terminaisons nerveuses et donc handicapants ». Sont-ce ces greffes, qui en italien se disent Innesti, qui définissent l’homme, sa beauté ? La beauté est ailleurs, « dans une harmonie avec soi-même » tranche-elle. Est-ce son « rapport plus résolu à sa part de féminité » qui détermine le danseur ? pose t-elle. Elle qui n’a connu qu’une « majorité d’hétéro dans la danse » cherche déjà la réponse suivante : est-ce le sexe qui détermine le genre ?

Bien sûr il se trouvera toujours des types ou des stéréotypes pour craindre de perdre leurs attributs en dansant sur une scène. Et pas mal de barbus, islamistes radicaux terrorisés à l’idée de perdre des repères masculins dans cette redéfinition des genres ou dans la libération des femmes. Cette trouille au bas-ventre est même « une des raisons de la pièce » appuie Luigia Riva. Avec leurs rajouts, les hommes de la chorégraphe exacerbent leur image de puissance et s’en retrouvent paradoxalement fragilisés. Un air du temps. “L’ambigüité du refoulement dans le sport”. L’idée que les temps changent et que cette remise en cause ancestrale crispe davantage les postures. On est dans la pièce Poyo Rojo qui était donnée samedi dernier à Biarritz, histoire d’un premier baiser, entre deux hommes, qui peine à trouver son chemin dans un vestiaire plein de testostérone. Chez Luigia Riva, la liberté nait de la contrainte. Dans le film L’homme qui danse, présenté à la médiathèque pendant le festival, pose cette question d’une société qui se féminise et de celui qui « joue sa peau d’homme à chaque fois qu’il monte sur un plateau ». La jeune chorégraphe Christine Hassid confiait vendredi soir qu’il faut des hommes sur scène pour percer dans la danse. Le grand écart est tout de même ténu lorsque l’image souhaitée est celle du super héros. La barre est haute. Si l’on peut dire.

Rémi Rivière