Viens la mort, on va danser

Aurélien Richard a bien choisi son moment pour exhumer les danses macabres. Ce thème de la mort accompagnait aussi les montés nationalistes en Europe, il y a près d’un siècle, comme les répliques qui auraient précédé le séisme. Il y a des coïncidences. Et des plats que l’histoire repasse. Aujourd’hui, il faut aussi assumer l’intitulé lorsque la mort se met à guetter les spectateurs, depuis une certaine revue macabre du 13 novembre 2015, au Bataclan. La Revue macabre de la Compagnie Liminal a bien été écartée par des diffuseurs pour ce faux air du temps et « la tournée s’en est ressentie » regrette Aurélien Richard. Il n’empêche qu’entre ces signes et le célèbre cygne qui s’exécute sur scène, la mort n’a que peu d’interprétations sereines et joyeuses dans la danse.
Car il ne s’agit pas de mourir sur scène par passion pour la danse, ni même d’une mise à mort en scène pour caresser la tragédie, façon corrida. L’idée d’Aurélien Richard est de sublimer la mort pour en faire un élément de vie. Ce grand pessimiste étant persuadé d’y passer un jour, a décidé de ne pas en faire une façon. Comme les danses macabres du moyen-âge qui représentaient la faucheuse sans l’exhorter, s’abattant brutalement, simplement, et dans la plus grande équité sociale. Ou les danses joyeuses que d’autres peuples réservent à leurs morts dans une cérémonie incantatoire. Il faut un peu croire en l’ailleurs. Et si Dieu est à l’agonie, s’arranger avec l’abîme biologique dans lequel nos vies sombrent. Aurélien Richard pense au chemin qui s’arrête. Aux fresques mexicaines qui célèbrent les os blanchis. A « parler de la mort comme de la vie » résume t-il, et « dézinguer l’idée que c’est dur ».
Une forme de réconciliation pour trompe la mort, l’hommage résigné à un état qui nous guette, un rite de passage qu’Aurélien a choisi d’accomplir en ressuscitant le répertoire des années 20 et 30, entre revue nègre et cabaret berlinois, des pièces existantes qu’on pourrait remixer. Une exhumation de ces formats courts que la capitale allemande affectionnait, entre mime et danse, pour que le corps décrive un sujet. On est dans le cabaret, sur « des corps saturés d’informations et d’expressions » se réjouit Aurélien. Sur une revue et corrigée.
Années folles
Il s’agit bien de brouiller les frontières mais également de montrer ce qui se dansait à cette folle époque, en France et en Allemagne, où l’on vivait heureux en attendant la mort. Un répertoire mortifié que le chorégraphe et musicien entend ranimer dans un nouveau langage. Pianiste et compositeur, Aurélien mêle les danses comme on mixe les musiques. Il réveille des pas ou de simples intentions d’entre les morts, s’attache au sens plutôt qu’à la grammaire, fait surgir une danse intacte dans un bond séculaire et créée son propre langage sur les partitions d’une musique en prise directe ; un piano sur la scène.
Et puis il y a Suzanne. Qui a vécu au plus près du chorégraphe Malkovsky, connu avant guerre comme l’un des piliers de la danse libre et après guerre pour les vertus corporelles de ses mouvements joyeux, dans une sorte de body mind centering, dirait-on aujourd’hui, ou « d’éducation du mouvement pour une aisance corporelle » se rappelle Suzanne Bodak. Pour le Temps d’Aimer, cette danseuse de 77 ans intègrera la Revue macabre avec une berceuse et un rôle clé. A la charnière de ce qui deviendra la danse moderne et contemporaine, la danse libre de François Malkovsky « écoutait la musique et oubliait le corps ». Suzanne est l’héritière de cette danse qu’elle affectionne « pour l’aristocratie du geste et l’élégance de sa simplicité ». On est au cœur du sujet d’Aurélien. Dansons heureux en attendant la mort. Et mêlons toutes ces figures d’un siècle qui commence à se répéter dans un charleston exalté, avant d’en finir. Ou en convoquant un Cake walk, cette danse chaplinesque que les noirs d’Amérique exécutaient en souriant pour mimer les blancs solennels qui s’en allaient guincher. Certes, ils sont tous morts, mais se sont bien marrés.
Rémi Rivière