Un rock, une péninsule

En souhaitant « marier (ses) deux
amours » sur scène, Jean-Claude Gallotta a fait bien plus que célébrer une simple joie en musique. Il a effleuré un tabou, questionné une culture et même posé la question toute relative de la modernité et du classicisme. Il faut dire que ce garçon, du haut de sa carrière bien tassée de chorégraphe, n’a jamais montré de réelle aptitude à la facilité et que ça n’est d’ailleurs pas dans ses désirs immédiats. La preuve en associant le monde du rock et celui de Merce Cunningham, le post-modern dance et une culture populaire du tout venant.

Car si Elvis Presley et Merce Cunningham ont respectivement édité un premier disque et créé une compagnie la même année 1953, dans le même pays, ils ont toujours évolué dans des univers bien distincts. Croiser le rock au monde de la danse contemporaine, c’est toucher à ce confinement, cette indifférence mutuelle et sans doute le mépris du théâtre pour tout ce qui pourrait l’assimiler à une boîte de nuit où l’on se contenterait d’attendre dans son fauteuil sans boire de coups.

De ce principe iconoclaste, Jean-Claude Gallotta a fait sa première réflexion sous forme d’inventaire historique. D’abord, en replaçant le rock et la recherche en danse contemporaine dans deux courants culturels mythiques. Ensuite en cherchant les connivences dans les mouvements underground qui nourrissent les grands élans populaires. Comme si le danseur et les musiciens contribuaient à la même révolution sociale. Après tout, Merce Cunningham travaillait avec John Cage.

Disque d’or

Jean-Claude Gallotta a pourtant laissé closes les portes de ces deux mondes. C’est encore raté pour l’ambiance discothèque. Il s’est livré, d’une part, à un historique du rock, genre de disque d’or que l’on aurait pu glisser dans la sonde Voyager pour expliquer la cul- ture rock à une civilisation extra-terrestre, dans l’hypothèse bien sûr que cette dernière ne connaitrait pas Heartbreak hotel. D’Elvis Presley à Bob Dylan, Jean-Claude Gallotta suit d’ailleurs un tronc commun consensuel « qui nit par éclater ensuite » dit-il.

Eclairé par son propre intérêt et la résonnance d’une révolution qu’il a accompagnée, il oscille ensuite entre les Rolling Stones, les Who, le Velvet Underground, Nick Drake, les Stooges, les Clash, Leonard Cohen, Nirvana, Patti Smith et Wilson Pickett. Voilà pour la bande son, soupesée dans la balance de la représentativité d’une époque, en évitant l’écueil d’une musique de variété. Une vraie dramaturgie musicale dont il explique chaque morceau sur scène pour, dit-il, « illuminer l’intellect avant l’affect ».

Parallèlement, il a construit une chorégraphie façon Cunningham, c’est à dire en silence, pour casser l’association de la danse et de la musique. Et préserver encore ce « caisson étanche » qui sépare deux univers, avant d’envoyer les danseurs en éclaireur sur l’autre planète.

Une démarche essentielle, qui importe au chorégraphe, autant que le résultat. Cette pièce est d’ailleurs restée pendant dix ans à l’Etat de « Work in progress » avant d’être construite au Théâtre du Rond Point. My Rock y fut présenté au lendemain des attentats du Bataclan et accueilli avec ferveur comme une défense salutaire de la culture rock. Ce qui n’est pas un contre-sens.

D’autant que le caisson nit par ne plus être étanche, à mesure que les danseurs tendent à habiter ces morceaux anthologiques. Reste donc le sens de ces morceaux rock dans un théâtre, soutenus par des préceptes contemporains. On croit rencontrer deux avant- gardes qui dialoguent, on n’y voit plus que nostalgie. A l’heure où les grands ballets sont réécrits par de jeunes chorégraphes, il est bon de se rappeler que le rock est aujourd’hui une musique de vieux. C’était peut-être la condition pour accéder au confort du théâtre.

Rémi Rivière