Trait d’union

“C’est une pièce en pleine nuit » s’amuse Gilles Baron. Un brin lumineuse tout de même puisque des astres s’y rencontrent. La nuit entre deux soleils est cet espace intime d’achoppement, retrouvailles confinées dans le secret des étoiles. Dans le mouvement d’une planète, son attraction, l’espace qu’elle partage. Un homme, une femme, et le dessin de leur union dans l’espace. Un dessin qui prolonge la réflexion du chorégraphe sur le lien, sur le vide, le plein et forcément le délié, en introduisant cette fois une notion de genre.
La nuit entre deux soleils et la pièce centrale d’un triptyque qui s’achèvera l’an prochain, créé pour le théâtre Olympia d’Arcachon. Il y a eu Rois, pièce pour huit hommes. Il y aura Reines, pièce pour huit femmes. Et puis ce couple en trait d’union qui fera ce soir le mélange des genres. Où comment le Roi soleil, qui a déjà ébloui le public basque avec sa subtile gestuelle circassienne, s’accorde avec une Reine soleil en devenir. Lui était dans le pouvoir et la responsabilité. Elle est un questionnement que Gilles Baron refuse encore de soumettre au genre. « L’interprétation fera le changement » détourne t-il. Pas de rose et de petites fleurs.
La nuit entre deux soleils sera cet encombrement solaire, ou comment deux astres poursuivent leurs courbes dans un même ciel sans s’éclipser. Un duo qui ne s’entrechoque pas, ni ne brûle sa passion. Un homme et une femme déjà apprivoisés qui redéfinissent leurs espaces vitaux. Un rôle sur mesure pour Gilles Baron et Aurore Di Bianco, déjà en duo à la ville. Mais rien d’impudique. Sur le plateau, ils restent deux interprètes. Avec une meilleure intimité. Sans glisser vers la séduction qui a déjà opéré avant la pièce.
Espace commun
« Une histoire de couple qui avance ensemble sans être obligé de se tenir la main » explique Aurore Di Bianco. Un ménage installé qui partage un même espace commun. Beauté des corps qui s’apaisent, se cherchent s’accordent ou s’accomplissent. En quête d’une nouvelle territorialité dans celle de l’autre. Dans la vraie vie, les danseurs ne sont que rarement dans le même espace. Sans pour autant que cet espace appartienne à l’un ou l’autre. En cas d’absence, l’autre reste présent.
Cette présence de l’absence est au centre du travail chorégraphique de Gilles Baron. « Quels sont les espaces entre nous ? » questionne le chorégraphe. « Comment est l’épaisseur de l’espace ? ». Une question à laquelle aurait aimé répondre Oteiza. Pas celui des saucissons, mais celui qui pliait et dépliait l’espace, la matière et son absence. Pour le sculpteur basque, l’expression de ce vide, et son occupation active, se formait en marge de formes légères, comme des mouvements. C’est peut-être ces esquisses que forment les élans poétiques de Gilles Baron. La matière est partout, comme la forme est dans la pierre que regarde le sculpteur. La vibration de cette masse en fait l’émotion. « Je ne danse pas dans le vide mais avec l’espace » souffle Gilles Baron, avec la conscience de créer un mouvement dans la matière. Ou, à l’inverse, comme si la matière flottante imprégnait le corps, le rendant plus léger. Un état physique qui se gorge de ce grand vide et fait contact, comme un éclair dans une nuit constellée. Un rayonnement en trait d’union.
Rémi Rivière