Talon pointe

Mais que pouvait-il bien se tramer, hier, dans un studio de répétition de la Gare-du-Midi ? Une communion ? Un baptême ? Une re-création ? Pour le savoir, il faudra, bien sûr, assister ce soir à la rencontre au sommet que promet la pièce Magma, ainsi sobrement intitulée pour combiner les initiales de Marie-Agnès Gillot et d’Andrés Marín. Deux personnalités de la danse qui suffisent à l’intitulé et fomentent pour le moins, à Biarritz, une reprise de contact et de création, abandonnée depuis l’hiver pour les raisons que l’on sait. Avec une première surprise : Andrés ne parle pas français et Marie-Agnès ne comprend pas l’espagnol. Pour la pause café, les échanges sont limités, même si Andrés n’abandonne pas l’idée d’une discussion en andalou, ce qui finit tout de même par faire sourire Marie-Agnès. Pour le reste du travail en studio, “un regard et on se parle” dit Marie-Agnès. “Avec l’âme, le langage intime, la sensibilité” ajoute Andrés dans sa langue. Les deux danseurs sont déjà raccord. L’expérience est d’autant plus engageante qu’ils savent parfaitement faire parler leur corps. Bâillonnés, privés de mots, leurs échanges annoncent ainsi une pure rencontre de danse. Dans ce registre, Marie-Agnès et Andrés ont également deux élocutions bien distinctes, ou “chacun sa langue forte”. Talon et pointe, en quelque sorte, pour ce rapprochement de deux monstres sacrés du ballet et du flamenco. Sur le papier, la confrontation n’est pourtant pas évidente, encore que la danse, et plus aujourd’hui qu’hier, nous habitue à mêler les langages. Mais il faut dire, d’abord, que la qualité de ces danseurs laisse présager une vraie novlangue des corps. Qu’ils sont tous deux habitués à fureter hors de leurs sentiers battus et en deviennent même physiquement polyglottes. Et qu’enfin, leur personnalité laisse présager une rencontre d’ampleur, d’amplitude même, si d’aventure on a déjà eu le privilège de voir ces deux oiseaux se déployer sur scène. De quoi donner à la pièce un sérieux envol.
Marie-Agnès Gillot, ancienne danseuse étoile de l’Opéra de Paris, a autant brillé pour son interprétation des ballets classiques que pour l’engouement qu’elle a suscité parmi les grands chorégraphes contemporains. Son dernier passage au Temps d’Aimer, en 2018, en duo avec Carolyn Carlson, a solidement ancré la certitude, à Biarritz, d’un port de bras magistral. Le fondu enchaîné est donc facile à faire avec cet autre habitué du festival, Andrés Marín et ses bras immenses qui implorent le duende. Mais il faut se méfier des images faciles ou des facilités qui pourraient tenter ces deux danseurs et les contraindre dans leurs propres clichés. Pétri de flamenco, Andrés Marín n’a pourtant de cesse que d’expérimenter de nouvelles voies, comme une quête impérieuse de liberté. C’est d’ailleurs la danse contemporaine qui finira par unir le flamenco et le classique sur la scène de la Gare du Midi.
Pour atteindre cet échange, les deux bêtes de scène ont d’abord dû se renifler. “Nous avons recherché pendant des mois quel pas allait nous rassembler” explique Marie-Agnès, jusqu’à savoir “comment on se comprend”. “Ils s’agit d’une rencontre interne” décrit Andrés, “par la face la plus intime”, “jusqu’à une autre conscience, un autre espace”. Une sorte de “matière invisible” dit-il, qui sert un propos “très fin”. “Subtil et minimaliste” complète Marie-Agnès dans sa langue parallèle. Un processus intérieur, qui n’est certes pas dans la démonstration mais dans la délicatesse des souffles, dans une universalité de la danse, quand les corps se mêlent en oubliant les disciplines. Les deux aigles parlent au fond la même langue, celle des grands espaces. “J’ai toujours aimé être augmentée par des rencontres” confie Marie-Agnès. “Andrés me fait comprendre une autre personnalité. Jamais je n’aurais pu, seule, sortir cela de mon corps”. En réponse, et toujours sans comprendre leurs mots, Andrés estime pour sa part qu’il “préfère danser avec elle qu’avec une danseuse de flamenco” car, dit-il, “l’apprentissage et les expériences, se sont la vie”. Finalement, ils n’avaient pas besoin de mots.
Rémi Rivière