Scission sur la partition

Le plateau de la Gare du Midi fume encore du passage éblouissant de la compagnie Introdans, qui ouvrait hier soir la XXIXe édition du festival et, déjà, la contestation gronde au Théâtre du Casino. Contre cette danse habitée de notes, ces corps enfilés sur des partitions qui vivent la mélodie et en restituent le moindre souffle, Alban Richard annonce la révolte des danseurs, l’insurrection des âmes soumises à la vanité de la musique. Un exercice de “déstructuration”, tempère le chorégraphe du CCN de Caen en Normandie, qui fouille dans le cœur de cette relation vieille comme le monde unissant le rythme et son déhanché. “Une relation de pouvoir, poursuit Alban Richard, car l’un colonise l’autre et prend le pouvoir”. Ce Front d’émancipation des corps, cette lutte de libération anticoloniale, est le combat d’un chorégraphe musicien qui a trouvé dans la danse, après des études littéraires et musicales, le théâtre idéal de ses opérations.
A force de questionner les “structures formelles de la musique” en changeant de genre et d’époque, Alban Richard commence à toucher l’os. Pour preuve, après avoir inspecté les symphonies cartésiennes de Xenakis et jusqu’à la musique médiévale de bon aloi, le directeur du Centre chorégraphique national de Caen s’attaque à la plus autoritaire des harmonies, celle-là même qui asservit chaque jour des légions de danseurs, laminés par les tempos lancinants et les infrabasses destructrices : la techno et pas n’importe laquelle, celle du maestro Arnaud Rebotini, gueule de tueur et orgues de Staline en batterie. Cette histoire de changement d’époque musicale n’est pas si importante pour Alban Richard, dans sa quête des rapports de domination. Tout dépend du questionnement et de la rencontre avec une œuvre. Mais voilà plusieurs années que le chercheur souhaitait autopsier la transe de la techno, son pouvoir lancinant et addictif, son dictat sur les corps. Et comment faire pour que le corps ne se soumette pas à ce pouvoir, ne soient pas rythmiquement dépendant de son extase ?
Ilots de résistance
D’abord, en imaginant des “ilots de résistance”, barricades physiques pour lancer la contre offensive sur le plateau de Diên Biên Phu. Des podiums mobiles, façon rave party, qui sont autant de barricades à la réalité politique de la musique. Ensuite, en allumant des contre-feux, pour soustraire le corps à ce harcèlement du tempo. Une contre-transe dans la tête, faite de mots et inspirée par les prêcheurs évangélistes américains, qui, comme la techno, font tourner trois idées dans les têtes pendant des heures, jusqu’à susciter la reddition. “Fix me Jesus !” comme on dit dans ces boites de jour pour y être aimé et repéré par les grands de l’autre monde. Ou “fix me” pour être regardé par le quidam. A moins qu’il ne s’agisse d’un fix, un simple shoot, soit une transe sans musique. Toujours est-il qu’avec Fix me, Alban Richard s’adresse au spectateur en style direct, pour le salut de danseurs soumis à la pression effroyable d’un dézingueur de dance-floor qui se démène comme un bateleur. Avec ses claviers, Arnaud Rebotini retrouve l’essence de cette musique, le son analogique haletant d’“une symphonie dont la structure reste classique” se réjouit Alban Richard. Et comme l’heureux propriétaire d’un multipiste, le chorégraphe dissocie le son totalitaire du mouvement des corps de ses danseurs, les dirigeant à distance grâce à des casques gorgés de prêches ou de paroles scandés, façon hip hop, pour leur faire toucher le rythme de la musique et les en éloigner à l’envie. Une partition qui permet de séparer le corps de l’esprit, la musique de l’émotion, pour en distinguer les deux logiques et mieux penser leurs harmonies, leurs frictions et ces fameux relents colonialistes. Tout est là, dans cette réflexion politique. Où comment la musique asservit les corps.
Résistance ou collaboration ? Il appartient au public de trancher et, dans une liberté retrouvée, rester embusqué ou investir le dance-floor.
Rémi Rivière