Rengagez-vous !

“Engagez-vous !”, qu’on disait, dans la première gazette de cette édition du Temps d’Aimer. Et rengagez-vous, pourrait-on ajouter pour clore le festival car, bien sûr, vous verrez du pays. Il ne s’agit pas ici de boucler la boucle joyeuse d’une pastorale de Malandain, ni de tenter le bilan sur tous les pays traversés durant ces dix jours. Mais de laisser Jean-Christophe Maillot refermer ce temps irréel sur une promesse, sur cette force du faire, sur cette belle solidarité qui a permis à un festival d’ampleur d’exister, sans que l’on sache finalement si l’élan est donné pour encourager d’autres festivals ou s’il s’agit d’une parenthèse salutaire. Toujours est-il que le chorégraphe s’y connaît en engagement et c’est même le maître mot de la pièce finale qu’il donnera ce soir avec les Ballets de Monte-Carlo.
Une pièce qui se confond avec sa propre histoire. D’abord, parce que Jean-Christophe Maillot, à la tête d’une compagnie de 50 danseurs et d’une tradition, n’a pas l’intention d’attendre des jours meilleurs pour reprendre la place qui lui est due dans les théâtres. Ensuite parce que la pièce Vers un Pays sage est un hommage à son propre père, à sa force de création, à son engagement dans la vie.
La Gare du Midi marque la reprise des Ballets de Monte-Carlo en salle et la volonté du directeur d’engager toutes ses troupes dans la bataille, en responsabilité et sans concession, pour que vivent les Ballets, pleinement, sans format réduit qui pourrait écraser les compagnies plus modestes. Le ciel n’est pas dégagé “mais bien sûr il faut qu’on y aille” clame le chorégraphe. Cette volonté, cette vigueur, cette force du travail, sont au cœur de cette pièce qui ne laisse aucun répit aux danseurs. Quand d’autres réduisent, Jean-Christophe Maillot rajoute. La pièce, crée en 1995 pour douze danseurs, en compte 22 sur la scène de la Gare du Midi. Le chorégraphe n’a pas eu le temps de remettre ses troupes en forme après le confinement. Il augmente l’effectif pour garder la cadence, jusqu’au bout de souffle final.
Un rythme effréné, comme le travail de ce père, artiste peintre et coloriste réputé, qui vivait de cette énergie. C’est le défi de cette pièce, qui fut qualifiée de chef-d’œuvre dans une époque marquée par les chorégraphies athlétiques de William Forsythe. Avec déjà ces pointes intégrées aux corps des danseuses qui sont devenues la marque de l’écriture de Jean-Christophe Maillot. Et l’idée de l’ensemble, de la nécessité de l’autre, comme un second fil rouge dans ses créations. Jean-Christophe Maillot a d’ailleurs définitivement renoncé à composer un solo.
Cette force du groupe est logiquement le moteur de la première pièce du programme, Altro Canto. Avec en prime une réflexion sur la masculinité et la féminité, leur interconnexion. On y parle de fragilité des danseurs et de musculature des danseuses. Robes, T-shirts, pantalons, corsets, dessinés par Karl Lagerfeld, se mêlent dans une fusion des corps, une recherche d’alter égaux. Un langage commun finit par s’imposer dans un souffle, presque divin, dans une beauté en clair obscur délicate qui évoque les peintures pieuses de Georges de La Tour. Une dimension mystique que Jean-Christophe Maillot, homme de peu de foi, rapproche du sentiment qui peut nous étreindre en pénétrant dans une cathédrale. En l’occurrence une cathédrale baroque avec tout le confort musical de Monteverdi. Il faut dire que, pour le directeur des Ballets de Monte-Carlo, qui se plaît à classer les mélodies par genre, la musique baroque est “androgyne” et tombe en tout cas sous le sens de cette pièce solennelle qui sacre et consacre l’homme et la femme dans les liens sacrés de leur beauté.
Aller jusqu’au bout, si une limite existe, être solidaire, s’engager sans entraves. Cette clôture résolue du festival tombe sous le bon sens d’une trentième édition si singulière et réjouira longtemps de sa vigueur les engagés de cette guerre des dix jours, les danseurs qui ont tout donné et le public avide qui a partagé cette vision d’un pays. Engageons-nous, rengageons-nous !
Rémi Rivière