Prends garde à toi

Bien sûr Carmen est enfant d’opéra et n’a jamais vraiment connu de lois chorégraphiques. Pourtant depuis une fameuse adaptation de Roland Petit, il y a tout juste 70 ans, le mythe de la femme fatale a pris un sérieux coup de ballet. Les mises en danse sont légion et Carmen, qui se libérait au milieu du XIXe siècle, est devenue un classique, presque une mythologie, sur les plateaux. Il y a eu celle d’Alberto Alonso, de Matthew Bourne, de Sara Baras, de Carlos Acosta, de Mats Ek. Et plus près de nous, celle du Malandain Ballet Biarritz en 2008 ou celle de Victor Ullate, présentée en novembre dernier à la Gare du Midi. Il était a priori nécessaire que la Compania nacional de danza (CND) se livre à l’exercice pour louer l’enfant du pays et son symbole.
Mais c’est un suédois, Johan Inger, qui, à la demande de la compagnie espagnole, a réinventé la Carmen flamboyante qui sera présentée ce soir à la Gare du Midi. Une Carmen profondément ancrée dans son pays, mais que le chorégraphe a souhaité réinventer, en l’imaginant fidèle à sa vocation sulfureuse et bien sûr infidèle. Il y a près de 150 ans, l’opéra de Bizet scandalisa la bourgeoisie parisienne en compromettant les bonnes mœurs d’une engeance bien loin de s’affranchir. Mais aujourd’hui, la femme libre est devenue une femme commune. Le “si-tu-ne-m’aimes-pas-je-t’aime-et-si-je-t’aime-prends-garde-à-toi” est, dans un langage moins grandiloquent, une posture sans vagues des cours de récrée. Carmen a posé ce jalon sur la voie de l’émancipation des femmes et s’il est tentant de ressusciter l’œuvre dans une époque post #metoo, la charge provocante ressemble à un pétard mouillé. Joaquin de Luz, le tout nouveau directeur de la Compania nacional de danza, conçoit cependant “une Espagne où tout n’a pas changé”, avec son “fond de sauce machiste” et la toute puissance d’une Carmen éternellement libre. Il est vrai que l’ibère se distingue encore par sa violence de genre et les statistiques peu glorieuses de ses crimes sexistes. Envoyer une nouvelle fois Carmen au carton est sans doute tentant, même si la bougresse y laisse sa peau à tous les coups. C’est même l’autre charge scandaleuse de la pièce.
Introspection psychologique
Carmen est une légende qui s’est déjà fondue dans la société. Elle a fait le job. Ressortir le vieux bâton qui a permis de conquérir ses droits est une démarche parfois utile qui ne respecte pas ici le fond de l’œuvre. Johan Inger a choisi un angle d’attaque plus subtil. Car il est peut-être temps de s’intéresser au mâle rugueux de la pièce, celui qui va tuer, non pas dans une dénonciation facile, mais dans une véritable introspection psychologique, en démontant les mécanismes de sa jalousie, de sa faiblesse et de sa personnalité. De toutes façons, Carmen n’aboie pas avec les chiennes, fussent-elles de garde. Et il était bien temps de retourner le “si-je-t’aime-prends-garde-à-toi” à cette violence d’un autre genre.
Don Jose prend de l’épaisseur. Et avec lui s’impose le sujet de la violence domestique, de l’amour qui donne la mort. Dissection d’un soldat “qui ne comprend pas qu’il devienne vulnérable face à Carmen” raconte Joaquin de Luz. Incapable de supporter la liberté de son aimée, Don Jose poursuit sa descente aux enfers, rongé par la jalousie, jusqu’au meurtre. Et si le sujet de Carmen au XXIe siècle était dans ce personnage, qui avait réussi à traverser le mythe sans trop d’encombre ? Si l’on parlait de sa folie, maintenant que Carmen a le droit de papillonner ? Exit la parabole sur la femme et la liberté, place au drame réaliste et contemporain. Témoin de cette métamorphose, un nouveau personnage apparait. Ce pourrait être l’enfant que Carmen et Don Jose n’auront pas, regard innocent qui accentue le drame conjugal en même temps qu’il l’interroge d’un regard neutre. La passion et la vengeance expliquées au enfants. L’Eros et le Thanatos. Et le crime vain. C’est peut-être ce que cette pièce n’avait pas fini de nous dire. Johan Inger conserve ainsi la puissance de l’œuvre, non pas dans un procès clinquant et évident, mais dans une danse toute en beauté qui sublime la vie et la liberté jusqu’à cette fin contrariée. Il n’est au fond plus bel écrin pour souligner la brutalité que de la confronter à la lumière. Johan Inger aurait pu intituler cette pièce “Prends garde à toi !” dans une tentative désespérée d’épargner la belle Carmen. Ou dans un élan généreux pour rappeler au public les bienfaits d’une œuvre qui bouscule.
Rémi Rivière