Petite gâterie

Le gars se balade du côté d’Istres, où sa compagnie est en résidence permanente, avec sa production aux trousses. On le somme de cracher l’intitulé de sa prochaine pièce qu’il créera six mois plus tard. Emanuel Gat, créateur de l’instant, préfère garder une page blanche inspirante et se dérobe. Il file jusqu’à percuter des yeux ce panneau annonçant la « plage Romaniquette » qui lui semble être « plage romantique » et rappelle sa production. Tout le monde est ravi mais la page n’est plus blanche. Surtout que derrière ce titre estival se cache le disque d’or de l’année 1965, plaidoyer guimauve de Pascal Danel qui supplie dans un interminable slow : « laissons la plage aux romantiques ». Emanuel Gat n’a rien laissé, pas plus dans sa pièce colorée, qu’il présentera ce soir au Temps d’Aimer, que sur la Grande Plage de Biarritz où il surfait hier matin. Tant pis pour l’autre qui voulait y faire des cochonneries sous couvert de romantisme.
La pièce a commencé comme une blague, avec cette chansonnette pour emballer. Et ça tombait plutôt bien pour un chorégraphe qui prend son art comme un jeu, dans lequel s’impliquent des interprètes. L’apanage de celui qui est rentré dans la danse à 23 ans, sans les sacrifices d’un danseur classique ni les souffrances d’un enfant qu’on traîne aux cours de danse. « De toute façon, dit-il, en Israël, de 18 à 21 ans tu fais ton service militaire, tu ne commences à réfléchir qu’après ». Lui, voulait être chef d’orchestre. C’est déjà de la danse dans l’épaisseur de la musique. Il a glissé dans la danse contemporaine, la plus ouverte, comme le sportif accompli qu’il était. Sauf que dans la danse, on ne doit pas gagner à la fin. « Et qu’il y a plus d’argent dans le sport », rigole t-il. Pour Emmanuel Gat, la danse reste un sport collectif, dans lequel les créations sont le fruit d’un travail de groupe. Il reste lié à ces joueurs avec lesquels et pour lesquels il créé, comme un coach impliqué. Ou comme un chef d’orchestre puisqu’il reste accroché aux tierces et aux quintes, dans la densité de la musique qu’il voulait mener à la baguette. La bande son est dans le jeu de scène et s’élabore dans le processus de création, par les danseurs. En plus de musiciens qui jouent live et d’un système de micros qui récupère le son de la scène pour le moduler en prise directe. Une interaction entre la musique et la scène qui est la patte de Gat. Et s’il se défend d’avoir un style singulier, c’est que ces pièces sont indicibles, faîtes d’énergies, de sons et d’émotions comme en produisent les instants rares ; petites gâteries.
Rémi Rivière