Paradise lost, not least

Le paradis n’est pas perdu pour tout le monde, quoi qu’en disait l’anglais John Milton dans son roman épique, écrit il y a 350 ans. Paradise lost. Un pavé moraliste dans lequel se débat un couple en tenue d’Adam et Eve, le diable, Dieu, Jésus et une bonne pomme. Pour animer cette distribution prestigieuse, Samir Calixto a tout de suite pensé au bon vieux rock de Led Zeppelin et aux riffs puissants de leurs guitares qui semblent surgir d’une friction métallique entre le bien et le mal. « Cette dualité entre le bien et le mal est toujours présente dans l’énergie du rock » développe le jeune chorégraphe. Et en énergie, il s’y connaît.

Il y a deux ans, Samir avait fait trembler le Casino municipal en sanctifiant Les quatre saisons sur un volcan. Cet artiste emblématique du théâtre hollandais Korzo, à la pointe de la danse contemporaine, nourrit depuis une relation privilégiée avec Biarritz, dont il se réjouit de la « belle énergie ». Décidément, ce garçon n’a que ce mot à la bouche. C’est que le brésilien, passé par le Nederlands dance theater, semble équipé de capteurs qui le relient à la terre. Pour lui, cette vieille histoire de fruit défendu est à réécrire physiquement. « Je pense que le corps peut mieux exprimer ce rapport entre oppression et liberté » dit il, en mettant les doigts dans cette prise de terre. Le reste n’est que recherche d’énergies, comme si les corps étaient branchés à un courant continu. Et à un esprit plus grand qui les relieraient.

Puissances de la terre

Face à cette évidence, le chorégraphe s’efface. Et devient chef d’orchestre des puissances de la terre. Le bien ou le mal peuvent bien surgir, il préfère « régner en enfer que servir au paradis », comme Adam dans la prose de John Milton, devenue roman d’Heroic fantaisy. C’est en chevauchant cette intrigue que Samir Calixto a renoncé au sabbat de Led Zeppelin. Après avoir fourni un premier clip du spectacle sur cette symphonie de métal lourd, comme un premier jet tapageur. La musique des années 70 ne collait plus aux propos des années 1660. « Deux icônes trop fortes » explique t-il. Pas comme la musique de Kate Moore dont les contrastes soulignaient mieux les forces blanches et noires qui s’affrontent dans la pièce. Un Adam, une Eve. Et la chose, le malin, Lucifer interprété à la scène par Samir. Vingt minutes de chorégraphies sur le rock dur de Led Zepplin sont abandonnées au profit de cette version qui travaille les nuances, la profondeur et pas seulement l’énergie brute, indomptable. Ce ton sur ton dans la provocation.

A l’inverse, la musique de Kate Moore « contient la même quantité de contrastes que le poème » se réjouit Samir Calixto. Une dernière version du Paradis perdu et pas la moindre. Où l’union des âmes est aussi nécessaire que celle des corps qui deviennent éléments connectés, « impossibles à séparer » promet-il. Une pièce très technique, en somme, qui fait jaillir un flot d’émotions. Une lecture par la chair, dont on connaît le dénouement. Conceptuel, certes, « mais le concept doit passer dans le corps » dit-il. Ce ne sont pas les lieux qu’on habite, mais le cœur. Et qu’importe ce Paradis perdu auquel le chorégraphe ne croit même pas. Une couronne, même en enfer fait un roi. Et cette morale chrétienne qui nous élève dans ce pêché originel. Samir s’en amuse et s’affranchit physiquement de ces tabous qu’il découvre dans notre bien vieille Europe. Retour aux origines donc. Un homme, une femme. Et la puissance de la vie.

Rémi Rivière