Martin Harriague, l’enfant prodigue

Thierry Malandain dit de lui qu’il « sait donner du sens aux choses », qu’il a « un vrai langage » et une réelle nature de chorégraphe. Joignant le geste à la parole, il lui prête d’ailleurs ses propres danseurs pour une nouvelle création prévue l’an prochain. Fait exceptionnel pour le Malandain Ballet Biarritz et pour ce chanceux metteur en danse de 31 ans qui profite, certes, d’un programme national de « chorégraphe associé », mais surtout d’un parcours fulgurant, atypique et prometteur, qu’illustre la pièce PITCH qui sera présentée ce soir à Biarritz.

Martin Harriague n’a que 19 ans lorsque, à peine installé sur un banc de la fac de droit de Bayonne, il décide d’un virage aussi culotté que brutal, se laissant porter par un rêve éveillé. Il a vu les pièces de Malandain et préfèrerait, tout bien pesé, être prince en collant moulant qu’avocat en robe austère. A l’âge où l’on ne doute de rien, il poste donc un mail à Thierry Malandain afin de lui exposer son projet avec, pour seul CV, une pratique du tennis et un goût certain pour les chorégraphies de Michael Jackson qu’il reproduit dans le salon familial et, à l’occasion, à la fête de son lycée.

Contre toute attente, le maestro lui répond et lui conseille d’enfiler sans tarder des chaussons pour rattraper les heures de barre perdues, lui indiquant l’école de danse classique de Jean-Marc et Michèle Marquerol, à Bayonne, qui deviendra sa fac. L’histoire de danseur de Martin Harriague débute dans la douleur, sous les regards suspicieux de son entourage qui guette un coming out explicatif, mais avec la récompense immédiate d’apprendre quelques envolées et d’évoluer dans un monde peuplé de jeunes femmes. Et sous les bons augures du Malandain Ballet Biarritz.

Car il rejoint une école de danse de Montpellier et y interprète Le Boléro, celui d’un certain Thierry Malandain. De quoi rentrer dans le monde du chorégraphe de Biarritz et profiter de cette expérience pour intégrer le Ballet Biarritz junior, puis l’école de Marseille où sa bonne étoile biarrote le suit encore. Un danseur du Ballet National de Marseille se blesse pendant la préparation de la Suite cubaine de Malandain et c’est au connaisseur du langage de Malandain que l’on propose le remplacement. Après cette première expérience professionnelle, Martin Harriague est engagé par le Ballet National de Marseille. Il poursuit sa carrière professionnelle à la Noord Nederlands Dans, au Pays-Bas, avant d’intégrer le Kibbutz contemporary dance company, en Israël où il occupe une place de choix, comme en atteste la pièce Horses in the sky qui était présentée hier soir à la Gare du Midi. En quelques années, Martin Harriague a réussi son rêve, mais sans les collants du prince. Malgré ses efforts, notamment au Ballet Biarritz junior où le jeune danseur a « vraiment poussé ses limites » aux côtés d’athlètes déjà accomplis, Martin Harriague a dû faire une entaille à ses rêves premiers. « Je me suis rendu compte que je ne serais jamais un danseur classique. Je ne pourrais jamais auditionner pour Malandain » regrette le jeune homme.

La revanche est dans la création. Peut-être parce qu’il a dû travailler « plus dur que les autres », Martin a aussi mis les bouchées doubles dans l’art de chorégraphier. Depuis quatre ans, il collectionne les prix avec ses créations, notamment Prince, qui lui a valu de remporter le prix de Biarritz l’an passé. Un prix qui vaut création pour le Malandain Ballet Biarritz, comme un enchantement ramenant inlassablement l’enfant prodigue. « Il peut diriger un ballet classique » acquiesce aujourd’hui Thierry Malandain.

Mais ce soir, c’est avec les danseurs du Kibbutz contemporary dance company que Martin Harriague présentera PITCH, comme l’acronyme malicieux de Piotr Illitch Tchaïkovski, dont Prince constitue un épisode. C’est aussi la bande son du Casse noisette de Malandain, qu’il avait tant aimé quand il se croyait destiné au barreau mais rêvait déjà de barre. Un hommage au romantisme du musicien et une ironie à l’époque qui n’est plus aux princes et aux princesses, comme le décalage de Tchaïkovski à son temps. Martin défend aussi, à contre courant, l’envie de simplement danser sur la musique sans autre trémolo, si ce n’est celui du violon lorsqu’il s’exprime sur les corps à la vitesse grisante du vertige. Une idée bien classique. Et une nouvelle histoire de Martin Harriague avec Biarritz qu’illustre incidemment l’affiche de ce 27ème Temps d’Aimer. Hasard de graphiste ou nouvel enchantement, c’est encore Martin Harriague qui figure sur ce visuel, enlaçant sa compagne Shani Cohen dans cette posture emmarbrée qui regarde le ciel. Et guette sans doute sa bonne étoile.

Rémi Rivière