Martin guerre

Martin Harriague arrive en force dans le festival. Chorégraphe associé au CCN Malandain Ballet Biarritz, il créé simultanément deux œuvres pour le Temps d’Aimer, directement inspirées par cette nouvelle donne sanitaire qui tant interroge les danseurs. Pour le moins, le confinement l’a inspiré, même s’il “n’avait pourtant pas envie d’en parler” lâche t-il. Il faut dire que, contrairement à d’autres privés de danse, qui rongeaient leur frein, le jeune chorégraphe a vécu ce temps de pause plutôt jovialement, balançant le virus de la “Corona dance” sur les réseaux sociaux, profitant de ce temps pour se mettre à jour sur les spectacles à visionner, guettant l’arrivée du printemps dans le jardin familial et usant le canapé en enchainant des films, plutôt de science-fiction. C’est peut être ce dernier genre qui a eu raison de son enthousiasme ou ses grands questionnements qui ont fini par ressurgir au déconfinement. Et finalement cette envie de se remettre au travail mais “dans un vaisseau fantôme” dit-il. Le CCN de Biarritz était vide de ses danseurs distanciés. “Frustration, paralysie…” énumère t-il. “J’avais envie de danser mais je ne savais plus quoi dire”. Martin a pris la valse du corona pleine poire mais à contretemps. Il en fulmine encore en déclinant son identité du jour : “je suis pessimiste et négatif, je suis maniaque et hypocondriaque, je vois tous les défauts, les gens viennent masqués au théâtre…” “Mais au moins, la distanciation physique, quand tu es agoraphobe, c’est bien…” tente t-il de positiver. Pas encore de quoi faire briller un profil sur Tinder. Mais Martin, déjà couronné “Mattin” par les techniciens locaux, n’a pas dit son dernier mot et reste un homme d’action. Contre la situation anxiogène, ses projets qui s’annulent, ses questionnements sur la place des ballets, des compagnies, des œuvres, des artistes, des nouvelles formes de danse ou de théâtre, il a saisi une double carte blanche proposée par le Temps d’Aimer. Un état d’âme qu’il transcrit avec le corps. Pas un divertissement. “Je n’y crois pas” tranche t-il. Et d’en renvoyer les amateurs à Broadway ou au Futuroscope. La grande affaire de Martin est de secouer. Car la beauté existe, elle est à portée. Mais il le sait maintenant, “tout peut s’effondrer”. Son geste de guerre est d’abord cette pièce, Serre, “qui n’est pas un spectacle de danse mais un film en 5D” dit-il. Une boîte noire dans laquelle pénètre le public. Une serre qui n’est pas sans rappeler la véranda de sa maison de confiné où, derrière un mur de verre, il a fait faire ses premiers pas de reprise au danseur du ballet de Biarritz, Mickaël Conte. Un huis clos intime, qui raconte la frustration, la déception, la crainte. La paroi isolante et à la fois transparente ne devrait pas retenir l’émotion. Une pièce conçue comme une performance, qui verra ce soir quatre représentations successives. Un objet artistique qui pose l’inquiétude comme interrogation. La réponse viendra vendredi soir avec a_live_ au théâtre du Casino, sur une scène partagée avec le chorégraphe Antonin Comestaz. Une réponse avec la danse, cette fois et un vrai engagement des corps dans un duo que Martin Harriague interprète avec Mickaël Conte, dans une forme “moins classique que d’habitude” prévient-il. La première chorégraphie post-corona, qui “essaye de traduire l’état dans lequel j’étais pendant le confinement” explique t-il. Avec musique de films de science-fiction et bruitages remixés. Ambiance fin de monde qui fera date, avec ses références à l’urgence climatique, thème récurrent du chorégraphe. Et urgence de vivre, enfin et de danser. Martin ne désespère pas de remonter la pente. Et de créer un fameux cabaret pour danser le “Corona dance” avec légèreté et ironie.

Rémi Rivière