L’un dans l’autre

On comprend sans effort l’avantage que peut tirer un artiste d’une confrontation avec l’autre. Curiosité, exploration, inspiration, modération, explication. Mais le processus de création, s’il est réputé solitaire, est aussi un genre à quatre mains, ou autant de pieds pour ce qui nous intéresse. Exemple parfait ce soir avec une double création en duo, celle de la compagnie Adequate et de Système Castafiore.

Il faut dire que l’art de la mise en danse se prête au duo peut-être mieux qu’ailleurs et si au cinéma les quelques exemples de réalisateurs jumelés sont souvent des fratries, en chorégraphie ils forment des couples d’inséparables, parfois emblématiques. Songeons que Pieter Scholten et Emio Greco ont pris à deux la direction du Ballet National de Mar- seille, obtenant ainsi un double poste pour une seule offre d’emploi, tout comme Héla Fattoumi et Eric Lamoureux qui dirigent à deux têtes le Centre chorégraphique national de Franche Comté. Joëlle Bouvier et Régis Obadia ont même largement exploré, dans leurs chorégraphies, cette notion de couple et de passion amoureuse comme moteur de créativité commune. Il n’en reste que chaque binôme est unique dans sa façon d’appréhender la création, permettant une augmentation des possibles, un jeu d’émulation ou un simple effet miroir que partagent la plupart des amoureux.

Le tandem de Système Castafiore appartient plutôt au premier registre. Deux formations distinctes se complémentent aux manettes de la création et si Karl Biscuit précise qu’ils «ne partent pas de leurs disciplines mais d’une idée concrète » et commune, il garde forcément une vision de metteur en scène, de musicien et de concepteur vidéo quand sa moitié, Marcia Barcellos, est une danseuse classique. Le processus de création se trouve donc au centre de leurs préoccupations propres, de leurs sensibilités distinctes, polies par trente ans de chorégraphies communes.

Pour La théorie des prodiges, œuvre pluridisciplinaire et sophistiquée qui prône le retour à l’essence et qu’ils présenteront ce soir à Biarritz, ils ont trouvé l’inspiration dans le manuscrit d’Augsbourg, genre d’inventaire enluminé des phénomènes inexplicables du XIe siècle. D’un seul élan, ils ont dessiné la pensée magique de notre époque, terra incognita aux marges de la science, en oubliant les sectes, les obscurantismes et les ouvrages de Pierre Bellemare. « Nous partons du concept et ensuite interviennent les compétences » explique Karl Biscuit. Il est évident que cette réflexion est cruciale et un seul chorégraphe pourrait ensuite s’entourer de toutes les compétences qui lui permettraient de mettre en forme son projet. Sauf que dans le duo formé par Karl Biscuit et Marcia Barcellos, ces spécialités sont déjà dans la réflexion initiale, dans sa matière et son essence et jusque dans la création finale. Ce qui change tout, même si Karl affirme être « dans une dialectique entre des savoir-faire, qui ne prend pas le pas sur le concept ». On ne raisonne pas sur les mêmes fréquences si l’on est graphiste, danseur, musicien ou metteur en scène.
Cette extension de soi, que permet l’autre, est encore plus inextricable dans le duo formé par Jonathan Pranlas-Descours et Christophe Béranger au sein de la Compagnie Sine Qua Non Art, qui était présente dimanche au Temps d’Aimer. Les deux jeunes danseurs, aux parcours distincts, cherchent la complémentarité dans l’œuvre, «comme une manière de coudre » explique Jonathan en décrivant cette succession de points à quatre mains. Une vraie logique de création qui constitue « un plus » indéniable pour le jeune homme.

Même constat du côté des chorégraphes Lucie Augeai et David Gernez qui présenteront ce soir JOB, une introspection rigolote dans le métier de danseur. Ce tandem est constitutif de la Compagnie Adequate et parle aussi tricot pour expliquer l’élaboration commune de leur tissu dramaturgique. Avec une variante « jeune couple » qui doit encore veiller à annihiler les ego personnels et établir qu’en cas de désaccord, il faut éprouver les idées pour en juger sur pièce la pertinence. C’est toujours-là que se résout leurs conflits, sur le lit de la bienveillance et d’une concordance entre deux parcours similaires et atypiques. Car si tous ces chorégraphes bicéphales, dont la liste pourrait être rallongée à l’envie, peuvent aussi créer de leurs propres ailes, ils trouvent dans l’autre, plus qu’un prolongement des possibles ou un cadre rassurant à la mise en danger créatrice : une stimulante complicité. L’un dans l’autre, le duo devient l’unité de forme.

Rémi Rivière