L’ombre de Nacho

Depuis que Thierry Malandain a créé le Ballet Biarritz, à la fin du siècle précédent, le public basque a une idée nette de la danse néo-classique. Bienheureux spectateurs qui ne connaissent pas le doute quand sous d’autres latitudes subsistent des flous artistiques. Où s’arrête le classique et où commence le contemporain ? Toute l’idée du néo-classique est dans cette marge qui reste mouvante, au gré du ballet des revendications ou des étiquetages. On s’en moquerait bien d’ailleurs, comme les vrais néo-classiques, ceux qui ne se préoccupent que d’enfiler les corps sur des partitions musicales. S’il n’y avait dans ce festival un tout jeune chorégraphe à l’écriture emballée, qui s’est trouvé dans le genre avec certitude, presque logique, à l’égale distance de sa formation classique et de son goût pour le contemporain. Jean-Philippe Dury, ancien danseur de l’Opéra de Paris, primé en danse contemporaine, n’a pas fait de choix. Il a glissé avec délice dans une création qui ne renie aucun de ses acquis et les balaye tous. Comme « une envie de m’exprimer avec tout ce que j’ai appris » dit-il.

Jean-Philippe Dury a quitté l’opéra de Paris pour devenir un danseur phare de Nacho Duato au sein de la Compania Nacional de dansa de Madrid. « Nos plus belles années de carrière » souffle Jean-Philippe Dury avec nostalgie. Huit années balayées avec le départ de Nacho d’Espagne. Et l’idée de ne plus toucher au répertoire classique et de rester dans l’ombre du chorégraphe flamboyant. C’est d’ailleurs autour de la pièce Remanso, transmise par leur mentor, qu’une première troupe s’est constituée. Un beau cadeau de départ pour un danseur qui prenait son envol.

Dans la veine

Jean-Philippe Dury a continué dans cette veine, dans ce langage chorégraphique qui explore les lignes académiques et recherche le mouvement dans la musique, comme si le corps était l’instrument. Jusqu’à l’extrême physique, lorsque les danseurs jettent l’éponge en faisant remarquer à leur jeune chorégraphe qu’ils ne sont pas une main sur un clavier et que 36 pas sur un mouvement sont parfois trop. Mais quand on aime on ne compte pas. A l’Opéra de Paris, Jean-Philippe avait déjà été « touché » par le travail de Thierry Malandain. Avec la musique comme valeur centrale,  il explore dans un engagement physique une écriture incisive et résolument néo-classique. Comme dans ces Mémoires oubliées où le langage corporel très vif s’appuie sur le langage des signes. Les corps sont très bavards dans le monde idéal de ce danseur qui s’apprête à raccrocher. A 36 ans, sa carrière est derrière lui et Jean-Philippe veut consacrer plus de temps à la création et jouir aussi du « plaisir de voir danser ». En gagnant ses lauriers de chorégraphes. Sa pièce Cel black days a été distinguée par un Taglioni award comme révélation chorégraphique. Pour la première fois dans l’hexagone, il présentera ce soir ces trois pièces, dans lesquelles il danse encore, sous l’intitulé perspicace d’Héritages. Il y a bien sûr dans cette œuvre la prolongation du langage du maître. Et la volonté de transmettre tout ce qu’il a reçu. Jean-Philippe Dury ne renie rien de son parcours. A l’ombre de Nacho, du répertoire et de la danse contemporaine, il a trouvé une voie tranchée et nette qui se passerait même d’étiquette. D’ailleurs, le nom de la compagnie, trouvée en cours de route, Elephant in the Black Box Compagny, contribue à brouiller les pistes.

 Rémi Rivière