L’intention qui compte

Cette fois tous les astres sont alignés. Hamid Ben Mahi, chorégraphe bien connu du Temps d’Aimer et voisin bordelais, pousse son propos en portant sur scène un diamant brut, une danse qui contient déjà tous les éléments de son propos. L’identité, la politique, la présence, le discours public, la prise de parole, le sens. « S’il n’y avait pas de sens, je ne ferais pas de la danse » aime t-il préciser. Bien sûr, il tricote dans le hip hop, les danses urbaines, celles qui portent en elles une charge de revendication, une parole nette. Un langage qu’il épure au filtre de sa formation plurielle, moderne et classique. Et c’est presque à la mine qu’il a trouvé ce beau caillou, dans les rues de Katlehong, township monochrome de 400.000 habitants, à 35 km de Johannesburg. Sous ces longitudes, Hamid Ben Mahi réalisait une « parade urbaine » sur laquelle lorgnaient les danseurs de Via Katlehong dance, notamment pour cette question identitaire.

Qui danse sur le plateau ? Que raconte le danseur de sa propre expérience, de sa vie ? Voilà ce que le chorégraphe de la compagnie Hors Série tente d’extirper des tréfonds de ses danseurs. Une danse bavarde, qui raconte les tripes, le geste, le sang ou le sens. Et cette danse qu’on lui présente est une langue à part entière, réputée être la onzième d’Afrique du sud. Le toyi toyi.

Une danse manifeste et manifestation. Pendant qu’on parade avec nos haut-parleurs contre la loi El Khomri, aux antipodes, la terre tremble encore des cortèges dansés et scandés. Le toyi toyi (prononcer toy toy) est une danse tribale, un cri de guerre ressurgit pendant l’apartheid. Une ondulation grandiose, frappante. « Quelque chose d’impressionnant » raconte Hamid Ben Mahi. « Qui parfois finit mal » reconnaît-il. Une danse de l’apartheid qui est d’ailleurs interdite dans les manifestations. On n’est pas dans le bal du samedi soir mais dans la parade guerrière, la transe qui fait onduler les foules, la galvanise, canalise sa colère.

Energies vitales
A Katlehong, le compagnie de danse rassemble les énergies vitales du township. On y chorégraphie le toyi toyi et les danses pantsula, qui rassemblent cette culture contestataire, ainsi que le steps et le gumboots, sorte de jazz claquette en bottes, la danse des mineurs, justement. Nous y voilà.

Dans cette mine de diamants, Hamid Ben Mahi extirpe un langage brut qu’il retaille à peine dans sa veine hip hop. « La danse est un langage qu’on ne connaît pas, explique t-il, qui oblige les spectateurs à avoir des codes ». Cette fois ils essayeront de comprendre quelques mots en anglais. Ceux de l’un des trois danseurs sud-africain, par exemple, qui raconte sur scène que dans son township, ils étaient dix familles à se partager un seul toilette. C’est ainsi qu’on apprend à vivre en société, à se respecter. Par cette lorgnette, le danseur se dévoile. Les trois interprètes de la compagnie Via Katlehong dance profitent également des contrastes pour se distinguer. Aux côtés d’un danseur de la Compagnie Hors Série, ils jouent l’échange, la rencontre.

Hamid Ben Mahi travaille dans le registre de l’intention plutôt que dans la technique. L’inverse de Kader Attou, qu’il connaît bien et qui présentait mardi, au Temps d’Aimer, une œuvre virtuose, à la technicité accomplie, censée célébrer l’entrée du hip hop dans le répertoire. Le hip hop et le toyi toyi sont deux danses très distinctes d’un point de vue strictement technique mais qui développent justement des intentions similaires, le même groove, la même frappe de la terre, la même manière de rebondir, de puiser une grande énergie au sol et de s’élever. Et cette belle intention d’une danse en prise directe, à bout portant, qui fait dire au corps qu’il est en vie et qu’il est là, maintenant, dans son immédiateté. « En Afrique du sud, on profite du présent, j’avais oublié ça avec mon agenda de créations à deux ans » résume Hamid Ben Mahi. Et de profiter de cette leçon de Mandela : « En faisant scintiller notre lumière, nous offrons aux autres la possibilité d’en faire autant ».

Rémi Rivière