L’espace occupé

Il faut croire qu’un titre pareil interpelle dans le monde entier. Pour l’ironie qu’il contient et forcément, le décalage qu’il promet, venant d’un chorégraphe israélien bien décidé à attaquer de front ce territoire déjà occupé par une flopée d’artistes juifs. We love arabs est un succès colossal, qui fait depuis cinq ans le tour du monde comme l’oeuvre désormais emblématique d’Hillel Kogan. Pas de chance pour un chorégraphe qui s’appuie ici sur une forme théâtrale et poursuit par ailleurs un travail de danse exemplaire, notamment auprès du célèbre Ohad Naharin. Mais ce n’est que justice pour une pièce qui décortique si justement, avec une dérision méthodique, les rapports de domination, qu’ils soient ceux du racisme ordinaire, de la cohabitation, de la majorité face à la minorité ou du processus artistique entre un chorégraphe et son danseur. Hillel Kogan tient l’ironie du titre et envoie la purée de houmous.

Un vrai fusil de précision à deux coups, qui flingue simultanément la tyrannie du rapport entre le chorégraphe et son danseur et ce lien prétendument généreux entre un bien pensant et son arabe de service. Car pour sonner si juste, Hillel Kogan n’a pas pris le biais de la caricature ou de la farce, mais le masque plutôt familier d’un chorégraphe ouvert, humaniste, pacifiste, de gauche et toutim. Un créateur en plein processus, en pleine réflexion sur les thèmes généreux du partage et de la coexistence, en pleine communion avec le monde et l’espace avec lequel il compose. “Et là je comprends que l’endroit qui n’est pas moi, l’endroit qui me résiste, l’endroit qui me rejette est un endroit qui appartient à un arabe” dit-il dans la pièce.

Danseur arabe 

L’intrépide chorégraphe va alors convoquer un vrai danseur arabe, sans même penser que ce dernier habite peut-être dans sa rue. D’ailleurs, détail véridique de la pièce, Hillel Kogan s’est aperçu qu’il n’avait aucun contact avec des danseurs arabes. Un monde qui ne connaît pas l’autre et nourrit forcément préjugés et certitudes bancales, aussi flous que le qualificatif “arabe” qui n’indique pas si le danseur est chrétien ou musulman, s’il danse du ventre ou boit du thé à la menthe. Dans la célèbre Batsheva dance compagny, pour laquelle il assiste Ohad Naharin, Hillel Kogan a fait les comptes. En cinquante ans, pas un seul danseur arabe israélien n’y a été engagé. Tirant ce fil, le travail de création se poursuit avec ce pauvre danseur censé l’aider à abattre les préjugés mais privé de parole par le tout puissant chorégraphe. Satire dans tous les sens.

Car il y a bien ce houmous, dont on se tartine pour “permettre la liquidité d’entités” et uniformiser les identités du duo. Encore faut-il savoir si la purée de pois chiche symbolise la culture juive ou si elle est une denrée du pays. Et de quel pays ? C’est aussi là que se niche la pertinence de la pièce. Car la chorégraphie est l’écriture de l’espace, sans checkpoint. Reste donc les stéréotypes qui partagent les territoires, entre chorégraphe et danseur, vision occidentale et orientale, culture dominante et minorisée. Il n’est pas besoin de forcer le trait pour dresser des murs, ni de surjouer le chorégraphe pour en faire raisonner le ridicule des mots. “Bouge ! Prends l’espace ! Occupe l’espace ! Tu perds ton bassin ! Une explosion dans ton corps !” Ces paroles, prétextes au double sens, deviennent d’autant plus savoureuses qu’elles donnent vie à de vrais et beaux moments de danse et à un authentique work in progress raconté sur scène. La danse, comme étude sociologique et politique, finit par délivrer tout en finesse un plaidoyer universel pour les minorités privées de représentation. Et libère l’espace occupé.

Rémi Rivière