Les sirènes du cinéma

Tout commence par une femme­-poisson dans son vivier. Personnage emblématique de Siren —qui sera présentée ce soir à la Gare du Midi—, la chimère grecque a toute latitude pour démontrer qu’elle a des branchies ou va boire la tasse dès l’ouverture de la pièce. Un suspens haletant, digne des plus grand films d’action, qui laisse au spectateur une bonne minute pour inspecter le bocal, format écran panoramique, qui oscille entre l’aquarium mythologique ou la pub du téléviseur dernier cri vantant une définition HD de ses couleurs. C’est beau comme un film léché et justement, le chorégraphe prodige du Danish dance theatre est aussi cinéaste et reconnaît sans ambages “appréhender une pièce comme un film”. Contre les râles puristes, qui ne manqueront pas de clamer que le sixième art se fout du septième, il faut d’abord dire que l’inverse n’est pas vrai et qu’en retour, la danse flirte avec le cinéma depuis déjà quelques temps, le plus souvent, avouons ­le, dans les arrière­-cours et jardins. Que ce grand gaillard soit un bon parti ou non pour la petite, il est tout de même temps d’officialiser ici cette relation, en l’occurrence pour le meilleur.
Déjà, Martin Harriague a fait le premier pas, hier soir, lors de la création de la pièce Fossile, démontrant que la dramaturgie cinématographique peut se mettre avantageusement au service de la danse. Tous les ingrédients d’un scénario de fiction accompagnaient le duo dans son épopée fantastique, rythmée par des tableaux dignes d’une comédie. Le chorégraphe suédois Pontus Lidberg emprunte également cette même dramaturgie au cinéma, dans sa mise en scène. Certes, la danse comme le ci­néma ne sont que suites d’images. Il n’empêche que Pontus Lidberg imagine ses chorégraphies comme une succession de scènes parlantes de films. Et va plus loin, jusque dans la texture des scènes qui rappellent le septième art. “Mon travail de metteur en scène vient du cinéma” explique-t’­il.

Idée cinématographique

La création même de Siren vient d’une idée cinématographique de Pontus pour une production franco américaine. Le film, qu’il vient de boucler sous le nom provisoire de Written on water, devait contenir une scène aquatique de danse. Plutôt que de chorégraphier cet extrait, le meneur du Danish dance theatre a cru plus juste de l’extraire d’une pièce entière, qu’il a donc dû chorégraphier. Ainsi est né Siren, d’une réflexion de réalisateur, qui pense la danse comme des scènes enfilées. Sans toutefois pouvoir s’arranger avec le temps, “qu’on peut manipuler au cinéma”. Une sorte de “one shot” qui commence donc par ce bouillon de danseuse en temps réel. Epousant la dramaturgie du film mais refusant néanmoins la nar­ration. “La pièce n’est pas narrative mais facile à comprendre” explique Pontus Lidberg.
D’autant que tout le monde connaît ce chapitre de L’Odyssée d’Ulysse lorsque le bougre, privé de sa femme depuis plus de dix ans, réclame qu’on attache son frêle corps rongé d’eros pour résister au chant des sirènes. Pontus Lidberg, dont le prénom scandinave signifie aussi la mer en latin, a isolé cet épisode pour plancher sur ce désir. Mais n’en déplaise à la ferveur du marin et à l’espoir de la femme­ poisson, qui se languit toujours dans sa piscine, le chorégraphe va au­delà du simple appétit sexuel entravé pour aborder le désir de plénitude, le besoin de l’esprit. Cette intention est plus grande, selon Pontus Lidberg, d’autant que si le roi d’Ithaque cède à sa première impulsion, il connaîtra la débandade et la noyade. Dommage pour l’image cinématographique qui, le temps d’une apnée de sirène, semble prometteuse. Place au Nostos qui, en grec, évoque ce retour mélancolique à la maison, dans une danse qui déborde désormais le grand écran. La tentation du cinéma peut être ce désir immédiat de jouissance, mais l’esprit de la danse réclame encore davantage qu’une esthétique d’images. Le mariage de l’esprit et du corps. Pontus Lidberg l’a bien compris, qui s’attèle à libérer les corps, une fois ce décor planté et cette minute écoulée. Et la sirène peut respirer.

Rémi Rivière