Les jumpers déconfinent

Ne jetons pas hâtivement une nouvelle pierre sur les parents. Quand un ado reste cloitré dans sa chambre pour sautiller à 150 pulsations par minute devant des vidéos de hard-techno peuplées de polonais tondus en survêt ou en treillis, ses géniteurs peuvent légitimement s’inquiéter. Pour les parents de Thomas Hongre, l’affaire s’est pourtant bien goupillée puisque leur rejeton est devenu un jeune adulte qui ne goûte pas plus aux pastilles prohibées qu’aux thèses néo-nazies. Mieux, le “jumper” quitte la moquette laminée de sa chambre d’ado pour gagner les théâtres, en l’occurence celui du Casino ce soir. C’est que cette danse frénétique, qui fédère sur les réseaux sociaux, fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt particulier à mesure que la communauté qui la pratique s’organise. Toute proportion gardée.
Le jump style est né en Belgique ou en Hollande, dans les boîtes de nuits gorgées de techno hardcore et de ses variantes souvent plus accessibles, notamment le hardstyle. “La musique a fait la danse” raconte aujourd’hui Thomas Hongre. En l’occurrence, une improvisation effrénée qui marque nerveusement la cadence de chaque battement, soit cinq toutes les deux secondes. Une danse de la défoule, qui a fait florès au début des années 2000 sur internet, lorsqu’il s’est agit de comparer les styles et les prouesses de chacun par vidéos interposées. Puis est venu le temps des conseils aux copains virtuels, des gestes que l’on répète et qui deviennent répertoire. A condition de partager ses propres performances, généralement dans un lieu urbain qui sert de décor théâtral mais jamais aussi insolite qu’un théâtre. Ainsi est née la communauté des jumpers, une niche presque exclusivement masculine et enfouie dans le web qui, pas à pas, a forgé ses codes, se fédère, prépare un livre fondateur, créé des tournois, organise ses rassemblements sur les places des villes du nord de la France, mais aussi au Chili, au Mexique, en Indonésie, en Ukraine et donc en Pologne. A Dax, où il a grandi, Thomas était bien seul, entre un jumper à Lyon et un cluster à Bilbao. Thomas est resté confiné sans virus ambiant, juste celui de cette danse exutoire qui lui valait quelques quolibets sur place et pas mal d’amitiés lointaines. Jusqu’à cette sortie théâtrale.

Grand bond
Tout à commencé par le court métrage Novacieries, réalisé par le collectif (La)Horde, qui met en scène des jumpers autour de l’hymne Hardcore to da bone. Ce petit monde a frétillé et les danseurs, planqués sous leurs pseudos, sont sortis du web pour un premier projet chorégraphique d’une dizaine de minutes, présenté au concours Danse élargie du Théâtre de la Ville de Paris en 2016 et gratifié du deuxième prix. Le point de départ de la création de la pièce To da bone, chorégraphie d’une heure qui sera présentée ce soir. Une vraie performance si l’on songe au grand bond de la rue au théâtre ou au format habituel de quelques secondes des solos de jumpers qui suffisent à épuiser les corps. Comment passe t-on de ces mouvements personnels ou improvisés à une chorégraphie ? Par le vocabulaire que les jumpers ont élaboré ensemble, même s’ils se chamaillent encore pour les nommer, en plusieurs langues et ne comprennent toujours pas comment certains mouvements les rapprochent des danses géorgiennes, ce que les algorithmes de YouTube ont bien compris. Par quelques habitudes de duo lors des rassemblements. Par un apprentissage des gestes de l’autre. Une discipline quotidienne. Neuf semaines de création à travers l’Europe. Et une grande liberté concédée sur scène. “Il s’agit de ne pas dénaturer leur danse” explique Marine Brutti, metteuse en scène de (La)Horde aux côtés de Jonathan Debrouwer et Arthur Harel. Mais il s’agit tout de même d’une rencontre, “de la vision qu’on a eu d’eux” explique la jeune femme. Avant que la pièce ne rende à ces danseurs leurs outils “pour qu’ils donnent leur vision d’eux même”. Sûr que la musique s’emballe sur la fin, même si elle reste encore modérée par rapport à l’usage, selon Thomas Hongre. “Mais c’est nous”, dit le jeune de homme, qui confie avoir versé une larme le jour de la première, depuis le banc des blessés, en voyant “la consécration de ses années cloitrées”. Depuis, 70 dates sont passées dans un mouvement foudroyant. Thomas s’est rapproché de Lille où les “meetings” de jump sont fréquents. Il dispense des cours et vit de sa passion cadencée. A Biarritz, le stage qu’il a donné jeudi a presque exclusivement réuni des jeunes filles, preuve que le jump se popularise ou que le contexte conditionne encore le genre. Quant au trio qui forme (La)Horde, il a pris il y a tout juste un an la tête du CCN – Ballet national de Marseille et s’est également attaché à étudier les danses géorgiennes. Mais c’est une autre histoire d’algorithme.

Rémi Rivière