L’enfance de l’humanité

Troublant. Le Temps d’Aimer entre dans une réflexion de fond sur la danse avec une pièce dont le propos passe, cette fois, sous tous les radars habituels. Une pièce dont la charge d’émotion marquera durablement le public du festival tout comme l’évidence de sa réflexion. Certes, il est encore question d’humanité, comme celle que faisait tressaillir le duo Lamarche-Brumachon pas plus tard qu’hier soir. Mais cette fois les frissons sont dans la salle qui s’identifie à la tribu, à l’Homme et à l’enfance dans sa grande liberté encore souveraine. Avec de vrais gamins sur scène, dans leur corporalité intègre et spontanée. Des “êtres complets” explique Joke Laureyns, cofondatrice de ce Kabinet K, qui a fait du travail avec les enfants sa marque de fabrique. Au milieu d’adultes, dans une relation équitable. Car il n’est pas question ici de s’extasier sur les prouesses craquantes et ingénues de nos charmantes têtes blondes, mais bien de mesurer sans indulgence les rapports au corps, la physicalité et tout ce qu’elle induit en termes de liberté, de partage et d’utopies.

La pièce Horses était pourtant censée être une respiration légère dans les créations de la compagnie Flamande. “On ne peut pas toujours être dans des questions très philosophiques”, sourit Joke Laureyns. Une seule idée, celle du rapport entre un cavalier et sa monture, qui communiquent avec le corps. Un travail de duos dont l’intention est la fusion de deux corps en un seul. Comment s’apprivoiser ? Comment communier ? Question de confiance, forcément, dont découle beaucoup d’autres dès lors que sur scène, un colosse de 90 kg prend appuie sur une fillette fluette de 7 ans. Il ne s’agit pas de dompter, comme au cirque, mais d’encourager un processus naturel qui a quelque chose à voir avec de la compréhension mutuelle. Une forme d’éducation, même, égalitaire, d’un gosse qui se hisserait sur des épaules adultes pour partager les mêmes questionnements et voir le monde dans la même fragilité, même si la question de l’éducation semble plus ténue pour Joke Laureyns.

Jeux d’enfants 

A moins de chercher dans les jeux d’enfants et de parents le contact précieux des galipettes, cette touche assurée quand l’enfant bascule dans le vide, s’en remettant au bras adulte, cette assurance des corps qui se le disent. “Dans le jeu, les enfants se libèrent” constate Joke Laureyns, au fil d’un processus de création qui a duré, pour cette pièce, près de cinq mois. Sans restriction, comme une vraie liberté qu’ils perdront à mesure que leurs gestes deviendront conscients. C’est avec cet or que scintille cette belle humanité, que chacun renvoie à sa propre jeunesse. Avec en prime, cette fois, le tabou d’un enfant d’autrui.

Car les choses ne sont pas si simples dans ce rapport enchevêtré de corps adultes et enfants. Contre la spontanéité des jeunes danseurs, nos préjugés résistent et contraignent nos propres barrières physiques, interrogent nos cultures, nos corps qui se touchent ou s’esquivent et ont encore des choses à dire.

Certes, les chevaux non plus ne se montent pas de la même façon en Camargue, dans les llanos vénézueliens ou dans les écuries anglaises. Mais l’enfance “rend le propos humain et évoque le corps universel” constate la chorégraphe. Le plus petit dénominateur commun. A Tunis, Joke Laureyns est en train de recréer la pièce Horses et le processus prend une forme similaire à celle qui sera présentée ce soir au théâtre du Casino. “C’est normal, c’est humain” ne s’étonne plus la chorégraphe. Une vraie source de jouvence, au fond, qui donne envie, au sortir du spectacle, de rejoindre la tribu et de griller une dernière utopie. Le propos de la pièce est devenu plus profond que prévu et la pièce est programmée dans les deux ans qui viennent. Mais Joke Laureyns, qui a créé la compagnie avec son compagnon Kwint Manshoven “par enthousiasme” et avec de maigres expériences de danse, conserve cette fraîcheur essentielle du propos. Hier soir, cinq adultes et cinq enfants quittaient un hôtel de Biarritz au crépuscule, à la découverte de ses plages. Un vrai tourbillon d’adultes sautillants et d’enfants affranchis. Un clan d’humain à l’énergie contagieuse.

Rémi Rivière