Le Temps de l’alchimie

Certes, il y eu deux équipes de rugby dans le Top 14. Mais un seul festival de danse semblait un concept périlleux, il y a 25 ans, pour un être convenablement doté de raison, même au sein d’un petit peuple réputé dansant au pied des Pyrénées. Il faut croire que ce quart de siècle donne raison à la folie et que la belle saison du Pays Basque est aussi celle où l’on reçoit en partage les envolés de ce bas monde, les bruissements de la danse contemporaine, les clameurs des ballets, les râles du flamenco, les tollés du Hip Hop, les cliquetis de la danse baroque, les haro du buto et même le claquement sec de ce vaste ensemble qui forme la danse basque d’aujourd’hui et dont les réflexions nourrissent en retour ce festival des temps pluriels. Une question d’alchimie hasardeuse quand le public fait, de cette rencontre, la pierre philosophale du succès. Logique qu’en retour, le festival Le Temps d’Aimer la danse mette le public au centre de cette 25ème édition.

Un quart de siècle dont la célébration s’ouvrira ce soir sur la plage du Port-Vieux, somptueux théâtre à l’italienne offert au public et aux horizons lointains. Le ballet junior de Genève lèvera le rideau avec une pièce enjouée et théâtralisée, avant de laisser place aux hôtes des lieux, le Malandain Ballet Biarritz et sa dernière création lumineuse. Une question d’habitude néo-classique avec lequel le public prend ses aises. Et pour qu’il prenne toute sa place dans ce festival d’alchimie, il faut en percevoir le battement sourd.

Il y eu d’abord un bruissement, bien avant le tumulte métallique d’une scène que l’on monte au milieu des baigneurs. A la Gare du Midi, les répétitions ont repris un dimanche dans les locaux du Malandain Ballet Biarritz. Au théâtre du Casino, Marie-Geneviève Massé s’approprie les lieux avec la compagnie L’Eventail pour une création baroque. La rumeur parcourt la ville à la recherche de figurants. Mizel Théret redécouvre le théâtre du Colisée, « un des lieux du monde où je suis heureux » paraphrase t-il, en se rappelant Camus. Et crée avec ferveur jusqu’aux heures pâles de la nuit.

Clameur improbable

Et puis ce pétillement dans le tumulte d’une ville qui jouit de sa propre langueur, clameur improbable lorsqu’une troupe de bric et de broc déambule dans la ville, depuis les studios du groupe Oldarra jusqu’à la médiathèque, ressuscitant le Christ au pied du rocher de la vierge ou investissant l’esplanade du phare de Biarritz sur le même fandango endiablé. Le chorégraphe suisse, Foofwa d’Imobilité de son vrai sobriquet, est le metteur en danse de cette édition offerte au public. C’est parmi le public, l’âme du festival, qu’il a monté sa troupe pour une double performance, un témoignage ethnologique dansé qu’il ramènera au monde et une danse des 25 ans qui clôturera le Temps d’Aimer en faisant main basse sur les gestes épiés pendant dix jours.

Un genre de « melting potes » qui, sur l’air joyeux du copinage artistique, voltigera dans les styles, depuis cette fusion improbable du hip hop et du flamenco de la compagnie espagnole Rojas y Rodriguez à la musique soul qui vénère les lutteurs sénégalais du chorégraphe Salia Sanou. De la puissance des chorégraphies du brésilien Samir Calixto à la longue course effrénée d’Emmanuelle Vo-Dinh, figure centrale de la danse contemporaine actuelle. De cet hommage éclairé à l’inventeur de la danse moderne, Merce Cunnigham, avec cet Event créé pour le Temps d’Aimer, à la pièce mythique et enragée de Wim Vandekeybus. Et un flot de ballets.

Le festival de danse de Biarritz n’est ni classique, ni contemporain, ni flamenco, ni basque, ni moderne, ni jazz. C’est dans la somme de ces négations qu’il a forgé son

identité, cette alchimie qui doit à un public curieux, confortant ses choix et se laissant surprendre. Il est logique que le Temps d’Aimer célèbre dans la joie ce pacte d’amour qui transforme aujourd’hui l’ambiance de plomb de la culture européenne en or massif.

Rémi Rivière