Le sang du volcan (du volcan)

Emilio Calcagno est un électron libre. Une impulsion électrique qui suit sa propre route, résolue et déterminée, à travers les styles et les écritures qu’il traverse sans complexe. Une démarche singulière qu’il a débutée à l’âge de 10 ans lorsqu’il s’est inscrit seul aux cours de danse classique. A Catane, en Sicile. Un garçon, « au milieu de 300 filles » sourit-il. Un contrepied originel qui nit par l’exil, comme une contrainte émancipatrice. Emilio Calcagno a claqué la porte de son île pour construire sa personnalité d’homme, de danseur et de chorégraphe. C’est aussi en tant qu’homme qu’il a eu besoin d’y retourner pour y décortiquer, avec l’œil averti du chorégraphe, la réalité sociale de son île, cet inextricable dans lequel il était empêtré depuis plus de trente ans.

Catania Catania est cette pièce introspective qui plonge dans les entrailles de l’humain. Ode crue à sa ville et à son île avec la répétition qu’affectionnent les siciliens pour appuyer leur propos (pour appuyer leurs propos). Catania Catania. Comme le murmure de la réflexion qui s’engage. A moins qu’il ne s’agisse d’abord d’affirmer, avant de s’affirmer. Car Emilio Calcagno s’en est réconcilié avec son île. Il a aussi compris pourquoi il était parti. Et a encore changé de style.

Une vraie analyse qui lui permet, certes, de porter désormais « un regard apaisé » sur sa vie et sur la Sicile. Mais une thérapie de choc, qui raconte « la complexité d’être sicilien » bien au- delà de la torpeur apparente. Une pièce en tension, créée au pied d’un volcan, comme l’urgence invisible d’un danger imminent. Malgré l’indolence des corps, la menace gronde. Pas le coup de Stromboli, mais ce saignement inexorable de l’Etna qui domine Catane et électrise la ville. Ce sang qui cogne dans les tempes, c’est le contretemps du pouls de la ville. Une danse sur un volcan, qui prend son rythme sur le marché de Catane, dans les contorsions désespérées des poissons à peine débarqués. Un hurlement, comme un manifeste, dans une société mesquine et sévère, avec ses manteaux dorés, doublés de renoncements, ses maillots Armani sur des plages jonchées d’ordures. La Sicile est une porte d’entrée, ou de sortie à l’Europe, avec sa bourgeoisie nostalgique d’une opulence perdue et sa mer encombrée de réfugiés. Aux innocents les mains pleines. Emilio est parti « une main devant, une main derrière ». Il revient plein d’une sévère compassion, fécond et destructeur, comme la montagne de feu qui réclame un sacrifice. A la sainte Agathe, les seins tranchés, dont le voile préserve les dévots des humeurs du volcan. A la mafia triomphante et dévote qui s’arrange avec les commandements divins. A ces « castes » qui verrouillent la société pour ne laisser chacun qu’à sa place. Au matriarcat d’apparat et à ces femmes écrasées par les hommes, qui en deviennent « folles » dit-il. Les seins d’Agathe son devenues des pâtisseries en formes de mamelons et la société hésite entre un complexe de supériorité et d’infériorité. Avec ces non-choix, comme des non- dits, cet « espèce de silence permanent » qu’Emiliano trouve si pesant. «Je suis parti pour ça. Je ne veux pas me taire » dit-il.

Dans ce pêle-mêle émotionnel, Emilio règle ses comptes à coup d’oranges et de citrons. Jusqu’à ce titre qui sonne comme une rafale, en écho au célèbre Palermo Palermo de la chorégraphe allemande Pina Bausch, créé l’année où Emilio Calcagno quittait l’île. Mais Catania Catania est une baroque exubérante et le palais délabré dans lequel le fils prodigue sacre son retour en une cérémonie qui tend vers l’expressionisme. Dans une communauté retrouvée dont il ne peut se défaire des codes, il célèbre aussi la famille, cette entité homogène qui interdit toute individualité, constituée par un groupe permanent de dix danseurs, italiens ou siciliens, poissons frétillants qui le ramènent dans leur filet. Emilio revient en paix. « Une main devant, une main derrière », mais en conquérant. Biarritz, Biarritz… assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train.

Rémi Rivière