Le plateau ivre

Les signes parfois ne trompent pas et peuvent même encourager un chorégraphe au cœur de sa réflexion, lorsque tout coïncide et semble inexorablement s’assembler, s’imbriquer logiquement, confirmer le propos, en l’occurrence celui de Fouad Boussouf qui mène depuis sept ans réflexion sur la transe, l’ivresse, la perte de contrôle, dans une danse mêlée, comme il est fréquent aujourd’hui, qui hésite entre hip hop, contemporain ou moderne, mais peu importe les étiquettes et les genres que le jeune chorégraphe a pu interpréter avec appétit dans sa région de Champagne-Ardennes “parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’offres” dit-il, puisque seuls comptent les corps et le lâcher-prise, comme un instantané de la danse qui casse ses propres codes et ne veut plus savoir, rien d’autre que la musique en étoile de berger, toboggan pour six danseurs qui vont glisser et glisser mais ne jamais tomber, dans une tension d’hier ou d’aujourd’hui et une musique orientale d’il y a un siècle, remise au goût de l’instant et remixée, jouée en direct au rythme sourd de notre époque avec d’imposants paysages qui traversent les corps et produisent de nouvelles images dans l’épaisseur du oud, de la guitare, des percussions, des voix qui ressuscitent dans l’ombre d’un fantôme illustre, la quatrième pyramide d’Egypte, l’astre de l’Orient, l’immense Oüm Kalthoum, femme d’hier et peut-être de demain, qui ne portait voile qu’à la main et chantait la joie, l’amour, les corps qui exultent, la liberté, l’instant béni et les quatrains du poète perse Omar Khayyam, celui du vin et du divin, de la coupe du désir qui fait oublier celle trop amer du temps, du temps vain qui passe et n’efface rien, depuis près de 1000 ans, de l’ivresse intacte d’une poésie ardente, comme un bateau ivre privé de ses haleurs et qui glisse, sans soucis des âges, vers l’essence de l’homme et de la femme, lorsque le corps réclame son dû de jouissance, de paix, d’autonomie, de déconnection, de reconnexion avec la terre, de vibration, de répétition, comme un “petit reset” plaide Fouad Boussouf, pour repousser la vanité de la raison, décérébrer, hypnotiser, vibrer pleinement avec les forces de la vie et le fantôme d’ Oüm Kalthoum, celle qui rentrait dans la transe en faisant tourner une seule chanson près de deux heures et chantait, comme plantée dans sa source tellurique, ce poète d’il y a mille ans, Omar Khayyam, qui avinerait le sol de sa tombe, promettait-il et enivrait celui de la précédente pièce de Fouad Boussouf, Näss (les gens), en quête encore de transe avant ce lâcher-prise sur scène, sobrement intitulé Oüm et à peine créé, ce prometteur détachement terrestre, justement, la vibration, fragile, de la vie, ou une tension de l’âme, peut-être, quand les danseurs sortent de leur corps pour rejoindre le fantôme hypnotique d’ Oüm Kalthoum dans l’extase d’un plateau ivre, vivant et instantané, qui frémit au courant continu, sans aucun point pour en ponctuer la charge, sans issue pour les danseurs quand Fouad Boussouf rêve d’un bouton “ON” qui libère cette force allègre, sans pause jusqu’au terme du voyage, jusqu’à l’interrupteur de fin et le bouton « OFF ».
Rémi Rivière