Le capitole donne des ailes à Giselle

Kader Belarbi a tiré sa révérence de danseur à l’Opéra Garnier en interprétant Signes de Carolyn Carlson, qui avait valu son étoile à MarieAgnès Gillot. Nous voici donc au début de la programmation du festival et déjà dans les dernières lueurs puisque Kader Belarbi fermera idéalement la boucle ce soir. Le directeur artistique du Ballet du Capitole aime donc les croisements. Pour preuve, ce pamphlet de jeunesse, Giselle et Willy, genre de reconstruction cubiste de la célèbre pièce en deux actes. Mais, cette fois, rien à voir avec la Giselle qu’il nous servira ce soir avec 42 danseurs, qui plonge directement dans l’âme de cette oeuvre emblématique du ballet romantique.

Il faut dire d’abord que Kader Belarbi connaît tous les recoins de la pièce pour l’avoir parcourue durant toute sa vie de danseur, notamment à l’Opéra de Paris. De mémoire, il en a interprété “quatre ou cinq versions” et le moindre bosquet de la forêt de Giselle lui est depuis longtemps familier. Il n’empêche qu’il s’est toujours ennuyé ferme dans ce premier acte qui plante l’intrigue de la pièce, histoire d’une paysanne amoureuse de danse et d’un charmant jeune homme qui s’avère être prince et fiancé. Amour impossible et drame annoncé, en l’occurrence un second acte sous forme de damnation de la pauvre Giselle qui devient ombre dansante dans la nuit avec les Wilis, ces jeunes filles mortes de passion et dont les spectres sont bien décidés à se venger. Mais ce chef-d’œuvre reste pour Kader Belarbi un objet fétiche dont il vante aussi le style, le raffinement, le jeu d’acteur, et l’incarnation que demande chaque note. Et puis, “c’est le prince le moins con du répertoire”, sourit-il. Il est vrai que dans le genre, les candidats sont gratinés. Pour rendre grâce à cette tête bien couronnée et batifoler sans plus d’ennui dans le sousbois de cette intrigue, Kader Belarbi est allé convoquer l’âme de Giselle. Entre la tentation d’une relecture contemporaine et le refus d’y voir une pièce de musée, le chorégraphe a remonté le temps, écarté les Wilis des innombrables adaptations qui l’entrainaient dans leurs danses, jusqu’à entrevoir l’esprit de la pièce.

Lignes vierges 

Après avoir dévalisé la bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris, s’être confronté à ses grands maîtres de ballets, le chercheur a déniché les notes d’un contemporain de la création de la pièce en 1841, un certain Henri Justament, maître de ballet bordelais. Toutes les lignes de Giselle y figurent, encore vierges des multiples adaptations qui ont suivi, ainsi que des moments musicaux qui s’étaient perdus dans le temps. De cette intention originelle, Kader Belarbi a fait une pièce actuelle, réussissant la restauration de ce joyau dans l’esprit romantique qui prévalait. Une mise au goût du jour qui se permet, sans trahison, une compréhension contemporaine, redonnant au passage de la vigueur à ce premier acte dans un élan enthousiaste de compassion pour le spectateur et l’interprète qu’il a été. Les vendangeurs sont devenus vignerons, les danses se sont inscrites dans la terre, les pointes ont été rengainées, des portés ont rejailli, la compassion a ressurgi dans la folie, la noblesse, devenue trop nonchalante avec le temps, s’est remise à danser et le tableau dont les couleurs avaient terni est devenu vivant. Un vrai appui pour le second acte qui n’en trouve que plus de légèreté et la Giselle à deux “L” peut prendre son envol et jouer les filles de l’air, esprit devenu, nymphe irréelle dans un espace qui n’existe pas. Une authentique réactualisation de la pièce qui gomme au passage “le côté mièvre et kitch” qui ennuyait fermement Kader Belarbi. Et s’autorise un final fantastique dont la réalité bouscule le romantisme. Dans le même élan, la partition musicale a été nettoyée de ses incohérences et des dangers d’une “bouillie sentimentale”. Les costumes, en toile grossière, ont gagné en couleurs chatoyantes en empruntant au monde du peintre Brueghel l’ancien, que l’on situe à la jonction entre le moyen âge et la renaissance mais qu’importe puisque l’intention prime. Un travail d’orfèvre entre restauration d’art et réactualisation, qui ressuscite Giselle des limbes où la maintenaient, comme une malédiction, les trop nombreuses tentations de sa légende.

Rémi Rivière