Le beau est l’ami du bien

Ne demandez pas à Thierry Malandain d’être inspiré par la crise sanitaire, les restrictions de liberté, l’heure grave, la distanciation physique et ces barbarismes qui entravent la danse. C’est l’affaire de Martin Harriague, qui présentera jeudi Serre, comme une réaction chorégraphique au confinement. Thierry Malandain, lui, ne peut pas. “Trop en colère” s’excuse t-il. Et de raconter ce chanteur d’Opéra qui, au sortir du confinement, ne pouvait plus chanter. Non que le meneur du Ballet Biarritz ait le sifflet coupé. Le public de la Gare du Midi, samedi soir, ne s’y est pas trompé, qui a longuement laissé gronder des applaudissements salvateurs. Mais la “mission” de ce chorégraphe est ailleurs : dans la beauté comme référence essentielle, comme valeur refuge, comme manière d’habiter le présent. Dans ce registre, Mozart à 2 et Beethoven 6, sont l’équation parfaite pour trouver la bonne formule dès ce soir.
Une formule qui a déjà fait mouche, samedi dernier donc, en ouverture euphorique du festival mais également dans deux ballets écrits par Malandain en 1997 et 2019. De toute façon, le maestro ne pouvait pas monter un ballet dans ces conditions sanitaires qui n’ont autorisé les répétitions que tardivement. Et les temps incertains restent aux formes minimalistes. De quoi, pour le chorégraphe, se recentrer sur ce qui reste sa force vitale et contraster l’époque, embarquer ailleurs, retrouver la beauté des choses, colorier le quotidien. Ce paradis pas perdu pour tout le monde est déjà le thème de La Pastorale, dernière création du Malandain Ballet Biarritz, dont est tirée cette Sixième symphonie de Beethoven. Une terre d’évasion où les pastoraux n’ont pas plus de problèmes que leurs troupeaux et consacrent leur temps de vie au dévouement sentimental et à un amour plein, même s’il ne roule jamais, dans ce genre littéraire de la renaissance, dans l’herbe grasse des pâturages.

Refuge antique
Dans la danse en revanche, cette chasteté s’estompe malicieusement dans les images d’un monde antique voluptueux, avec laurier d’Apollon, après-midi de Faune, flûte de pan et tout le confort. Ce refuge antique aux époques troublées ne sert plus guère en ces temps incertains, ce qui ne cesse d’étonner Thierry Malandain dont l’histoire de la danse reste chevillée au corps. La Symphonie pastorale de Beethoven devient cette fenêtre bucolique toute en rondeur, cette renaissance circulaire, cette bulle idyllique, cette rondelle de rêve dans un monde anguleux. La nature de Thierry Malandain reprend ses droits. Le beau est l’ami du bien. Un spectateur a pleuré, lors de la répétition générale. Et si le public de la première a tant acclamé, c’était peut-être aussi pour célébrer les retrouvailles, dans cet autre monde, de la beauté sacrée. Un monde “à l’ouest” dit pudiquement Thierry Malandain pour justifier ce décalage du quotidien, ce croche-patte à la litanie de notre pauvre temps. Plus qu’une mission ou qu’un remède miracle, une vocation : “c’est indépendant de moi” glisse le chorégraphe. La création, toujours douloureuse, reste un salut pour préserver ou embellir. “Dès fois je comprends après” glisse t-il. On comprend toujours ces duos amoureux qui composent le Mozart à 2 et que Thierry Malandain a écrit il y a 23 ans, “lorsque le corps me guidait” dit-il. L’élégance du geste et la sensualité qui en affleure, signent déjà un rêve tout rond de beauté. Le cercle du divin ou de la nature adoucit toujours les angles d’une humanité trop carrée. Maintenant qu’il “chorégraphie avec la tête”, Thierry Malandain comprend, en tout cas, tout le bien qui peut jaillir du beau.

Rémi Rivière