L’art d’être ensemble

Sur l’affiche de cette 26ème édition du Temps d’Aimer la danse, un groupe coloré se distend, se désynchronise dans un bel ensemble et raconte l’histoire de la précédente, quand les spectateurs étaient acteurs, et que le chorégraphe Foofwa d’imobilité entendait rassembler joyeusement ses cobayes sous la bannière de leur propre individualité. Il fallait assumer ce qu’ils étaient dans un clan soudé et ce n’est pas un hasard si cette clique bigarrée tient encore l’affiche cette année. Au-delà des liens qui se resserrent entre le public et les danseurs, à mesure que la confiance bâtie année après année dans l’enceinte symbolique du festival invite à se hasarder dans une programmation polyphonique, l’image évoque finalement la création actuelle, dont le festival prétend donner une image emblématique. Les chorégraphes sont ces créateurs de l’intime qui finissent par répondre aux interrogations de la société. Le moins que l’on puisse en déduire est que la réponse aux temps rigoureux que nous vivons est un plaidoyer pour vivre ensemble, dans nos polyphonies et nos couleurs.

Il y a, bien sûr, cette « fraternité du grand écart » que souligne le directeur artistique du festival, Thierry Malandain. Cette façon, à Biarritz, d’accommoder ce qui nous uni dans l’extrême diversité des danses proposées. Mais dans cet unisson, les compagnies semblent prôner le vivre ensembles en recréant cet espace en voie de disparition. Une façon d’affirmer simultanément une singularité et une communauté. Voire même un groupe si l’on considère ces écritures collectives qui ne chorégraphient que l’ensemble comme une entité compacte, lissant les individualités, éclipsant solos et solistes, à l’image de la Compagnie basque Dantzaz ou de la tribu Hofesh Shechter Company. Samuel Mathieu, lui, s’est posé la question d’une manière politique : comment exister en groupe ? Le chorégraphe interroge les ensembles mais recherche l’individu dans leurs enchevêtrements oppressants.

Corps de ballet

A l’inverse, Kader Attou gomme les personnifications qui existent dans la danse hip hop, les joutes qui distinguent les hommes. En ne considérant que le corps de ballet, il invente une mythologie du hip hop au sein du Centre chorégraphique national de la Rochelle. Hamid ben Mahi est également resté dans le registre hip hop pour s’approprier la force du collectif, cette fois dans l’intention plutôt que dans la prestation, en canalisant la vigueur de la danse Toyi Toyi des rébellions sud-africaines. Une danse toujours interdite en marge des manifestations à Pretoria pour la charge qu’elle contient.

L’ironie est une autre arme. Celle de Roy Assaf est résolue, pour dénoncer l’inutile esprit de conquête des hommes. Le chorégraphe israëlien dessine ce lien d’humanité en unissant ses trois danseurs par les mains. Symbolique mais nécessaire, ce grand écart sans les inconvénients. Comme si la vie, soudain mauvaise, poussait les danseurs à s’unir, à toucher l’autre, le différent. Anthony Egea, de la compagnie hip hop Rêvolution, embrasse désormais le ballet de Roland Petit Les forains. Nathalie Pernette, elle, réconcilie les parents et les enfants dans un bal partagé. Et Davy Brun, livré seul à l’angoisse de sa création, s’entoure d’hommes pour livrer une bataille existentielle et affirmer sa personnalité. Tous pour un. Et sa réciproque solidaire.

Les temps sont incontestablement au rapprochement sur les scènes d’occident à mesure que les liens se distendent dans les sociétés, moins fraternelles et accueillantes, plus dures et inégalitaires. Et même cet amour, qui a toujours occupé les créateurs, prend cette année un tour plus langoureux, en proposant une rencontre aux étoiles entre deux

intérprètes d’exception qui brisent la parallèle et de leur plus beau vocabulaire, au firmament de leurs émois, se confondent en grâce et en poésie. Nicolas le Riche et Clairemarie Osta sont, il est vrai, un couple à la ville. Mais leur danse de la ferveur doit bien signifier cet élan chaleureux qu’ont les chorégraphes du moment et accompagner leur désir de solidarité et de cohésion.

 

Rémi Rivère