Instant béni

Andrew Skeels nous a bien proposé de solides arguments pour qualifier sa pièce, dans l’urgence de corps qui dessinent l’éphémère. Mais puisque Finding now, cette recherche de l’instant, qui sera présentée ce soir au Théâtre du Casino, “associe activement les cinq danseurs au processus de création”, l’occasion est belle de regarder sous les jupes de l’œuvre aboutie pour en comprendre la mécanique. Une machine de précision, avertissent les danseurs, en désignant les rouages qui font du chorégraphe cet horloger du temps présent, celui qui sublime chaque moment. “Un orfèvre du mouvement” avance même Noémie Ettlin, qui, du haut de ses trente ans, signe sa troisième collaboration avec Andrew Skeels et fait figure d’ancienne dans le groupe. Et de rectifier cet “instant” qui donne son nom à la pièce Finding now, par une “présence”. “C’est là que se joue l’instant présent” assure t-elle, avec l’œil de la machiniste. Pour la danseuse, qui évolue également avec James Thierrée, le spectacle vivant est, du reste, toujours tendu vers la célébration de l’instant, vers la fraction de seconde délicate qui, à peine éclose, devient souvenir. “Andrew vient du classique”, continue à corriger Noémie; “son grand sujet est le mouvement”. Allons bon…
Pour Noémie, ce chorégraphe qu’elle connaît bien cherche de nouveaux chemins et “s’imprègne beaucoup des danseurs”. Mais il nous ramène toujours à son univers”, intervient Tom Guichard. Ce danseur, issu du hip-hop et formé à la compagnie bordelaise Rêvolution —adepte du Temps d’Aimer—, explique que le travail commence par des séances d’improvisation, pour saisir la corporalité de chacun des danseurs. Pour cette pièce, créée l’an dernier dans le cadre d’une carte blanche au festival de hip-hop Suresnes Cités, Andrew Skeels s’est entouré de danseurs issus d’horizons différents qu’il a concentrés dans un groupe, imposant le contact comme mode de recherche chorégraphique. Et filmant ce travail balbutiant, jusqu’à saisir un geste, une posture qui sert de base pour la recherche suivante, jusqu’à figer une nouvelle scène. “Il a fait un montage vidéo de toutes les scènes intéressantes qui montraient la chorégraphie finale” ajoute Tom. “Il est méthodique et très efficace” résume Noémie. “C’est un américain, il a l’habitude de travailler en peu de temps”, pense- t-elle.
Travail du corps
Bien sûr, en danse, les choses ne sont jamais aussi simples qu’une suite de figures compilées. S’en est suivi un long travail sur chaque zone du corps, pour rendre le geste fluide et rapide, y ajouter l’intention, sans laquelle la posture n’est rien et tomber dans la nacelle du chorégraphe, sa vision de la danse, sa patte. Et puis est venue la musique. Bach, Vivaldi, Scarlatti, comme une envolée lyrique qui convoquerait l’esprit à cette noce charnelle. Musique baroque et sacrée, que le chorégraphe apprécie mais qui était surtout une contrainte malicieuse contenue dans la carte blanche de Suresnes Cités. Andrew Skeels avait déjà créé un duo, il y a trois ans, sur de la musique baroque. Comme une suite, il a imaginé cet ensemble à cinq corps, largement dégrossi, qu’il a fallu retailler en musique, jusqu’à emboîter les gestes à la mélodie. Au marteau d’horloger, pour affûter les figures, puis les accents, jusqu’à une forme de sincérité mécanique et au miracle de la justesse et de la fluidité. Une fragilité méticuleuse, qui égrène ses secondes de haute intensité, entraînant une série de barillets qui se soutiennent et finissent par donner le tempo juste. Les danseurs vivent cette relation au groupe comme un mécanisme engoncé et bien huilé.
La danse jaillit de ces contacts sans frottement qui font vibrer l’ensemble d’un frisson sensible. Une sensualité de groupe, qui frôle le classique dans ces déliés et s’ancre dans le hip-hop ou le contemporain pour appuyer l’intensité du geste et de l’instant. Le présent s’épaissit. Le temps qui s’égrène est béni.
Rémi Rivière