Incarnation des corps

Oona Doherty est une intuitive. Pas plus de mots qu’il n’en faut pour répondre aux questions, ni de concept entortillé pour justifier la danse, mais des bras qui dessinent l’espace pour expliquer la posture. Un langage du corps, déjà. Et cet aveu : “je comprends mieux le langage corporel, je suis plus touchée par une bagarre dans la rue que par un spectacle de danse” dit-elle. D’où, peut-être, ce spectacle coup de poing qui fait frissonner les salles obscures et propulse la jeune chorégraphe avec fracas dans la cour des grands.

Oona est nature, à la ville comme à la scène, avec sa manière de prendre les mouvements qu’ont parfois les dessinateurs et sa façon de croquer les corps en appréhendant les forces mystérieuses qui les contraignent. Bien sûr que les corps ont des choses à dire. Mais Oona relève aussi que “chaque région a son style” et que dans sa ville, Dublin, les corps sont “très expressifs”. Peut-être parce qu’ils n’ont plus de secret pour elle ou que “la société est tellement foutue que les gens miment le fait que ça va bien”, analyse telle. Et de joindre le geste, façon je reste cool pendant qu’on me retourne les ongles, mimant la désinvolture en pleine crise politique et financière.

C’est ce corps de gamin des rues “working class” d’Irlande du nord que la jeune femme met en scène dans Hope hunt and the ascension into Lazarus. Ce pourrait être à Paris ou à Berlin, pense telle, dans un milieu qui n’est pas le sien puisqu’elle, au moins, faisait de la danse. Avec aussi, sans intention, cette violence supplémentaire dans les corps parce qu’à Belfast il y a eu la guerre. Et que cette charge de violence “est en moi” consent-elle. Son père s’est battu, son grand-père aussi. Pour le reste, il n’y a plus de guerre mais il n’y a pas non plus d’emplois, d’universités, d’activités sportives pour les oubliés de la capitale.

“Le contexte social influe beaucoup sur les corps, explique telle. On ne s’en rend pas compte”. Et de citer ces grandes tours dont l’ombre doit bien finir par écraser les carcasses, avec la même pression et dans le même mouvement à Rome comme à Glasgow. Tous les corps disent la même chose. Et justement, ceux de Glasgow ne sont pas étrangers à cette histoire.

C’est qu’il y a cinq ans, dans les coulisses de la pièce Tundra, la chorégraphe Emma Martin demandait à ses danseurs un contenu chorégraphique personnel. Oona s’est donc lancée en coulisse dans un récit des rues de sa ville avec son corps, dans une sorte d’émulation avec un autre danseur de Glasgow, Neil Brown, chacun racontant son macadam. C’est là qu’est née cette pièce, Hope hunt and the ascension into Lazarus, premier volet de quatre chorégraphies réunies dans une longue Prière pour Belfast qui retourne les scènes.

Une prière qui n’est pas désespérée, puisque le corps mimétique d’Oona Doherty porte finalement l’espoir et se relève jusqu’à la grâce. Non pas dans une sacralisation religieuse, mais dans “une envie de retrouver une énergie positive”. Une question de tempérament joyeux et aussi de morale tout de même, de “responsabilité de chorégraphe” car, dit-elle, “ça coûte de l’argent de créer un spectacle”. Oona ne se moque pas mais donne vie violemment à un corps social dans une réflexion qui dépasse le bout de terre déchiré de sa naissance. Une chorégraphie universelle. “Avec un parfum d’Irlande du nord”, consent-elle.

Rémi Rivière