Immersion

“Est-ce qu’on salue à la fin ?” interrogent les danseurs. “N’est-ce-pas incongru ?” De mémoire de Gazette, la question ne s’est jamais posée au Temps d’Aimer. Le chorégraphe Faizal Zeghoudi tranche à l’affirmative et propose de “ne pas rajouter du drame au drame”. Une façon, dit-il, de permettre aux artistes et au public “d’en sortir”. Ouf ! Malgré cette révérence convenue, qui sonne le retour au confort de la vie, la salle peine à émerger. Et les danseurs s’effondrent en coulisse, les yeux embués. 60 minutes ont suffi à épaissir l’atmosphère et seulement dix pour abandonner l’idée d’un spectacle. C’est le juste temps qu’accorde le chorégraphe aux potentiels “spectateurs” pour quitter la salle. Ensuite, il est trop tard pour se planquer ou compatir mollement à la cruauté d’un monde, que les feux de la rampe ne peuvent décidément plus estomper.
Faizal Zeghoudi aimerait autant parler de danse et d’amour, ou planter, comme il y a peu, un tonitruant Sacre du printemps. Mais 73 musiciens sur scène ne peuvent plus contenir le silence des naufrages et des corps de migrants échoués sur les plages. No Land demain ? est un manifeste qui entend “réveiller les consciences” dit le chorégraphe. Parce qu’on en parle de moins en moins, que le drame se banalise à l’horizon de nos plages et que Faizal Zeghoudi n’en peut plus d’aller acheter sa baguette sans risquer de sauter sur une mine. Le monde frappe à la porte des chorégraphes et son désenchantement infuse cette édition du Temps d’Aimer. Particulièrement la question migratoire. Et puis ses hymnes.
C’est que, d’abord, il y a ces murs, qui retiennent les personnes et heurtent les chorégraphes, dans leur vocation à écrire l’espace sans contrainte. La plupart des compagnies invitées au Temps d’Aimer ont un statut international et se jouent des frontières comme autant de symboles incongrus. Et puis les danseurs forment une nation sans visa, sur un plateau égalitaire, mais côté cour et côté jardin, les migrants prennent l’eau. Comment s’arranger de ces noyades invisibles ? Sylvie Pabiot a fait du voyage contraint une métaphore de la danse. Serge-Aimé Coulibaly, une clameur politique. Faizal Zeghoudi veut juste arrêter “l’avalanche de chiffres qui déshumanise” et au contraire, personnifier l’exil, la terreur, la fuite, ce sentiment, presque un frisson le long de la moelle épinière, qui peut aider à comprendre, en pleine conscience. “Je ne veux pas m’approprier une douleur qui n’est pas la mienne mais créer un état que je projette vers le public” annonce t-il.
Transe de l’instinct
Une arme de dernier recours, à peine tolérée par la convention des danseurs de Genève. Une façon d’annuler le spectacle, d’arrêter la danse pour y substituer une cérémonie païenne ou animale. Une transe de l’instinct qui se rétracte sur le cerveau reptilien et exhorte la fuite, la panique, l’urgence, l’expérimentation physique de cette trouille au ventre qui dicte le départ. Une compréhension viscérale qui réclame son dû, comme un instinct de survie. Les yeux qui cherchent des issues de secours. Les muscles qui s’irriguent pour bondir. La respiration qui s’accélère et le cœur qui anticipe, jusqu’à opprimer le corps. Faizal Zeghoudi révèle notre animalité, qui est aussi la convergence de notre humanité. Et réveille le public dans sa conscience de chair, l’immergeant, comme un juste retour, dans les eaux noires de notre compréhension. Avec colère. Combien boivent réellement la tasse pendant nos 60 minutes d’immersion ? Le chorégraphe ne retient plus ses coups et renonce à l’esthétique pour faire parler la poudre des corps et abandonne le récit au profit du ressenti. “Ne dansez pas ! Pensez à une fuite !” enjoint-il à ses huit danseurs. Et de retourner cette “matière sensitive” pleine poire sur le public. Distribué avant le spectacle, le petit bulletin d’adhésion à l’association SOS méditerranée, qui empêche encore quelques noyades, est un frêle esquif pour échapper au bouillon émotionnel qui menace le public. Le son en quadriphonie embarque déjà les fauteuils du Théâtre du Casino sur cette route de l’urgence et de l’empathie. Avec pour seule issue une route d’exode infinie que le dérèglement climatique précipite. Autant dire que le salut des danseurs est l’ultime sommation d’un retour à la normal. Faut-il applaudir ?
Rémi Rivière