Il est temps

C’est la mauvaise nouvelle de la journée : le Temps d’Aimer clôture ce soir sa 27ème édition. Mais il s’achèvera comme il a commencé, sur une chorégraphie de Rachid Ouramdane, le malicieux chorégraphe du temps qui tient, passé entre les gouttes sur la plage du Port-Vieux. Encore une réflexion sur l’énergie du groupe et de l’individu, une Murmuration pleine d’accélérations, de fulgurances et de réactions en chaîne, interprétée cette fois par le Ballet de Lorraine. Et assurément une bonne nouvelle que viendra annoncer Petter Jacobsson, le directeur de ce CCN, dans un programme en trois volets qui permettra un voyage d’un demi-siècle dans le répertoire contemporain, sur les pas de Twyla Tharp.

Twyla Tharp partage déjà avec Rachid Ouramdane une écriture qui sollicite une grande implication physique, même si son héritage repose davantage sur « le rapport de l’espace et du temps » souligne Petter Jacobsson. Et que dans la création prolifique de la chorégraphe américaine, on trouve aussi des pièces minimalistes. Mais difficile de jeter un regard exhaustif sur une œuvre qui compte pas moins de 129 créations chorégraphiques. Petter Jacobsson a choisi The Fugue, la première œuvre, à proprement parlé, de Twyla Tharp, genre de déconstruction de L’offrande musicale de Bach. Un trio sur une scène amplifiée qui réinvente la basse, l’alto et le soprano dans ses pas. Une pièce de 1970 emblématique d’un genre qui, pour la première fois, associait les techniques de danse moderne à celles de la danse classique, dans un astucieux « chassé croisé ». La pièce sera suivie d’un ballet vigoureux et sautillant, In the upper room, créé en 1986 et il- lustrant ce mélange du vocabulaire classique aux inflexions modernes, dans une ambiance mi-jazz, mi-pop.

Réflexion contemporaine

Si le Ballet de Lorraine est réputé pour ses créations et mène une authentique réflexion contemporaine, il fait aussi œuvre de pédagogie en puisant dans le répertoire les éléments propres à nourrir les discussions en cours. D’où la vision historique qui sera proposée ce soir pour servir la Murmuration de Rachid Ouramdane, créée cette année. Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.

Ce thème de l’évolution a été exploré par le Ballet de Lorraine durant toute une saison. C’est ainsi que fonctionne Petter Jacobsson au sein de ce Centre chorégraphique national. Avec comme thème suivant Des plaisirs inconnus, genre de dé- gustation à l’aveugle de chorégraphies, dé- marche qui souligne la notion d’art brut. Les chorégraphies sont anonymes, ce qui enlève au spectateur le préjugé du chorégraphe. Est-ce ré- cent ou ancien ? Connu ou méconnu ? Dans ce monde neuf, le public est invité à se faire une appréciation sans préjugés et questionner intimement son rapport à la pièce. « Est-ce que j’ose dire que j’aime ? » résume Petter Jacobsson. Une façon également d’effacer les traces de genre. On sait que quatre des cinq chorégraphies ont été écrites par des femmes. On n’en saura pas plus. Petter Jacobsson « ne pense pas qu’on puisse différencier » un chorégraphe d’une chorégraphe dans cet exercice. Il vrai que la danse brouille ces pistes genrées plus qu’on ne le croit même si les préjugés sont tenaces. On prête volontiers aux femmes des danses peu physiques ou servant en priorité des danseuses. Une question d’intérêt pour Petter Jacobsson qui a déjà consacré une saison à « La », preuve que la question d’« elles » s’impose dans la réflexion contemporaine.

Dans ces découvertes anonymes, Petter Jacobsson pose également la question de l’époque. Ces pièces sont-elles récentes ou anciennes ? La réponse réside sans doute dans le haussement d’épaule si l’on est déterminé à prendre part à cette vaste entreprise de mise en résonance des œuvres contemporaines à travers ses époques. C’est-à-dire que chaque œuvre a de toute façon le droit d’explorer l’époque qu’elle souhaite. Ou dans le jeu si en plissant les yeux, on parvient à deviner les évolutions de la danse contemporaine et justement, ces marqueurs temporels qui sont propres aux époques. C’est le vif du spectacle de ce soir. Et le moment de clore ce 27ème festival en ouvrant une saison danse à Biarritz. Le Temps d’Aimer ça continue.

Rémi Rivière