Haut les cœurs

Kader Belarbi est optimiste et estime que, par les temps qui courent, c’est bien ce qu’il a de mieux à faire. Parce que la situation nous échappe, de toute façon, et qu’il est tout prêt à “réinventer”, en prenant Emmanuel Macron au mot. Et puis parce qu’il est joueur. “Mais un joueur sérieux” ajoute le chorégraphe. Bien sûr, le ballet du Capitole n’est pas mieux loti que les autres en ces temps incertains. A Toulouse, les 35 danseurs n’ont pu reprendre les répétitions qu’il y a trois semaines. Le directeur ne compte plus les annulations. Le chorégraphe n’a toujours pas pu achever sa dernière création, consacrée à Toulouse Lautrec. L’homme pense qu’“il faut être brave” et se jeter dans la bataille. A la vie, à la mort. Et à l’amour. Pour le retour sur scène de ses danseurs, Kader Belarbi a taillé sur mesure un programme pour le Temps d’Aimer : A nos amours ! annonce t-il, comme un cri de guerre. A cause de la dernière des quatre pièces, ainsi nommée. A cause des liens qui se dénouent dans ces créations, pleines d’Eros et de Thanatos. Pour le clin d’œil à Thierry Malandain qui avait créé une pièce pour le programme Amour amor au Capitole. Et parce que Kader Belarbi sait bien que le public affectionne, particulièrement en ces temps de vaches maigres, une danse de chair, de contact, de beauté, de sens. Danse du couple ou de la famille, A nos amour est un vaste programme de l’intime, avec musique de chambre, naturellement, qui débute par un duo d’hommes louant la fraternité, l’érotisme et toutes ces bonnes vieilles valeurs antiques que représente le Faune. Pas question pour autant d’y passer l’après-midi, le chorégraphe de l’English National Ballet, David Dawson, a été invité à participer au projet pour cette lecture “intime et réversible” de la célèbre pièce. Kader Belarbi a poussé son avantage en demandant au chorégraphe anglais une version féminine de ce Faun(e), histoire de les mettre en miroir. Mais le miracle de la vie en a décidé autrement puisque l’une des danseuses de cette seconde pièce a dû s’arrêter pour une bonne nouvelle. De quoi aborder brutalement le thème de la seconde pièce, sur le lien familial. Une œuvre créée il y a une vingtaine d’années par Kader Belarbi dans un sourire pour toutes ces expressions gourmandes qui mêlent amour et gastronomie. Le chorégraphe a donc cuisiné les rapports familiaux d’un père, d’une mère, d’une fille et d’un fils rebelle qui ne tardent pas à se mettre à table. Un théâtre cannibale, justement intitulé Liens de table, qui n’oublie rien de la complexité des rapports domestiques ni d’interroger la figure autoritaire, celle du père, comme un fil rouge dans la création de Kader Belarbi. C’est aussi le sujet du chorégraphe espagnol Cayetano Soto, qui a pensé Fugaz comme un hommage à la figure de son père disparu, “un éloge de la mort” juge Kader Belarbi qui y voit un genre de Haiku, poème fulgurant à la mort et à l’amour. A nos amours, créé il y a dix ans par Kader Belarbi pour le Ballet du Capitole, peu avant d’en prendre la direction, clos finalement ce programme sentimental en proposant une plongée dans l’univers mouvant et agité du couple à travers ses âges. Trois bulles de temps, trois couples qui n’en forment qu’un à travers les âges, du plus jeune, quand l’herbe est verte, de l’adulte, avec chaise et persienne, à la vieillesse, son cadre vide peuplé de souvenirs. Un chassé croisé tourmenté, porté par la narration d’un violoncelle et d’un piano, pour dire la douceur ou la force des sentiments. Une vie qui passe dans l’amour, comme un rêve que l’on reconnaitra peut-être. Mais Kader Belarbi n’est pas un marchand de sommeil. A l’inverse, celui qui secoue aujourd’hui le ballet du Capitole clame qu’“il faut être éveillé”. Un guerrier qui prend le Temps d’Aimer à la lettre. En ces temps obscurs, la lumière se fait sur la poésie, l’émotion et l’amour. Une leçon d’engagement. Et de bravoure.

Rémi Rivière