Happy day

Stop ! Et si on interrogeait, le temps d’un sourire, le labeur de l’ouvrier de la danse, de l’artisan ou de l’orfèvre, sa sueur, sa souffrance, son sang, son coeur ? Si on regardait la pénombre qui précède la lumière, tant que le rideau du Temps d’Aimer est ouvert ? Qu’est ce qu’un spectacle ? Quelle est la relation du danseur avec le public ? Comment trouver de l’argent ? “Questions à deux balles !” répondent Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella, en précisant que c’est aussi leur salaire quotidien. D’où cette idée de Happy hour, pour que l’artiste puisse se rincer avec son public, celui-ci étant en droit de laisser la littérature sur ces sujets prendre la poussière. Et de suivre deux guides taillés sur mesure pour porter un regard tendre et tranché sur leur longue carrière de danseurs, avec “l’exigence de l’âge” et un rire franc de garnement.

Un genre de work in progress qui interroge le processus de création et plonge dans la vie de ces deux danseurs middle age, même plus en crise de la quarantaine, mais dans la sérénité que procure la cinquantaine “parce qu’il y a moins de futur” se réjouit Alessandro, en paraphrasant Pasolini. En revanche, il y a déjà un long passé d’interprète, de musiques, d’engagements, d’époques traversées et toujours des fourmis dans les jambes. “Pour nos 50 ans, on s’est offert un duo ensemble”, résume Alessandro avec gourmandise.

Romance fraternelle 

Il faut dire que ces deux là nourrissent depuis longtemps une grande complicité et une amitié touchante. Une vraie romance, ou une sensualité fraternelle entre deux corps qui se connaissent parfaitement et savent s’imbriquer. Sans arrière-pensée puisqu’au moins l’un des deux “n’est pas un mec facile”, dit l’autre. Pour le reste, leurs parallèles se sont bien croisées. Ils sont nés en Toscane ou en Vénétie à seulement trois mois d’écart, ont grandi dans la danse sur la bande son italienne d’un siècle finissant et se sont rencontrés en Belgique où ils vivaient du même labeur de danseur payé à la passion, parlant la même langue maternelle et corporelle. Ce soir au Colisée, ce sera Happy hour à 19h, deux danseurs pour le prix d’un. Et une fable qui n’est que vérité, quand leurs vraies histoires suffisent à fournir la matière première de leur création.

Une création qui se mitonne en direct donc, côté cuisine, dans un processus qui rappelle que la saveur d’un geste change selon l’assaisonnement et que son intention n’est plus la même en fonction de la musique, du costume, du décor ou de l’éclairage. Maniement des formes et des concepts. “On peut même laisser une scène vide, s’amuse Alessandro, mais il faut une idée forte : par exemple, qu’est-ce que je vois quand je ne vois rien ? ” Bonne question, qui fera peut-être diversion chez les adeptes de danse conceptuelle, le temps pour les danseurs d’enfiler une bonne bière. Mais le vide est vite comblé. Alessandro et Mauro ont des choses à dire en puisant dans les genres et dans une expérience intense, nourrie de souvenirs où se bousculent la chanteuse folk Sibylle Baier, sortie d’un film de Wim Wenders, le philosophe et politicien italien Toni Negri, qui prête sa voix off, le compositeur Monteverdi, la chanteuse Siouxsie and the banshees, la télé italienne, Amanda Lear et même la cagoule de Carlo Giuliani, tué par un policier italien pendant le G8 à Gênes. Un siècle de mémoire à deux. Et que reste-t’il de ces deux demi-vies ? “No country for old men ?” tente Alessandro. Plutôt un désir intact de danser, jouissif et contagieux, qui donne envie de toucher ces danseurs en état de grâce ou de les “poser sur une table de chevet”, s’habitue Alessandro après une centaine de représentations. Happy Day

Rémi Rivière