Energie fossile

La création est attendue dans le monde de la danse et particulièrement au Temps d’Aimer, où l’on suit de près la fulgurance de l’enfant du pays. Artiste associé au Malandain Ballet Biarritz, Martin Harriague promet de resservir ce soir les ingrédients qui l’imposent déjà comme un chorégraphe émergeant de la scène internationale. Sa danse, puissamment ancrée dans le sol et toujours tendue vers les étoiles, est aussi une clameur sociale qui génère son propre mouvement perpétuel. “Il faut secouer l’art” dit-­il, avec l’envie d’en découdre que ses entrées en danse appuient.

Cet engagement physique et politique est au cœur de Fossile, qui sera créé ce soir. Une pièce d’énergie donc, qu’il interprète en duo avec Frida Dam Seidel, rencontrée il y a plusieurs années, lorsqu’il était le danseur phare de compagnie is­raélienne Kibbutz Contemporary Dance. Une pièce toujours vigoureuse qui démontre d’abord les qualités d’un auteur capable d’écrire pour de grands ensembles comme pour de petits formats, avec la même patte. Un style qui doit, bien sûr, à l’école israélienne qu’il a fréquenté assidûment, tellurique et aérienne, et à tous les chorégraphes qui le nourrissent, notamment un certain Thierry Malandain dont il a approché la technique au sein du Ballet Biarritz Junior. Mais Martin, arrivé dans le monde de la danse à presque 20 ans, aime en prime “se foutre en l’air”, s’engager phy­siquement, comme cette nécessaire habitude de mettre les bouchées doubles. Dans une dramaturgie inspirée du cinéma, Fossile plante un décor de fin de monde, autour d’une boîte noire ou peut­-être du monolithe de l’Odyssée de l’espace qu’il a découvert bien après 2001. Une porte vers un autre monde, une aspiration biblique ou le bout de la vie serait la renaissance. Une chance à l’espoir, à la nature triomphante qui enterre l’ère désastreuse et autodestructrice de la technique et son corolaire “innovant” que Martin déplore. Après Sirène, sa précédente création à Biarritz, qui abordait déjà le thème de la destruction des océans, le jeune chorégraphe mise sur la simplicité éminente de la nature comme perspective de survie. Et devoir d’humilité.

Urgence climatique

Il y a une vingtaine d’années, l’enfant Martin Harriague nettoyait les plages de notre littoral avec Surfider. Cet océan souillé est devenu un thème majeur de ses créations, pour ses souvenirs de plastique flottant et pour l’urgence climatique qui les font aujourd’hui remonter à la surface de ses émotions. “J’aimerais bien être sur tous les fronts mais ce n’est pas possible” regrette t­il, avec cet appétit intact pour le sens ou le message politique. La danse peut attaquer la morosité du monde en lui opposant la beauté mais  Martin Harriague refuse l’échappatoire et, derrière James Baldwin, prône que l’art est vain s’il ne dérange pas. Il cite encore les dramaturges Pipo Delbono ou Rodrigo Garcia, ce théâtre physique qui poursuit son œuvre après le spectacle. Ou Donald Trump, “un personnage théâtral” tout d’un bloc qu’il vient de mettre en scène dans la pièce América et se plaît à convoquer encore, devant l’hôtel du Palais, pour un contre­sommet miniature. Une chorégraphie dont la musique n’est que paroles du président climato­sceptique et chaque syllabe une note et un mouvement. On a déjà une trilogie. Dans ses projets, Martin Harriague créera au printemps prochain une pièce inspirée par la militante suédoise Greta Thunberg, à Wiesbaden en Allemagne. Et dans cette attente, il s’installe à Bayonne pour imaginer, avec la compagnie Dantzaz, une chorégraphie sur le thème du mur, qui fédère à la pelote mais sépare en Palestine ou à la frontière américano mexicaine. De quoi continuer à ricocher dans les méandres de la création, comme un chorégraphe en liberté que les bonnes fées de la danse continuent à couver. Il y a quinze ans, Martin Harriague n’avait jamais mis le pied sur une barre et se destinait au barreau d’avocat. Son arrivée fulgurante sur les plateaux a déjà forgé le caractère du danseur et du chorégraphe et son talent a fini par plaider sa cause à La Haye, à Biarritz ou à Leipzig où il remonte, en format XXL, Prince, présenté au Temps d’Aimer il y a deux ans. Pas de quoi réduire son empreinte carbone. Mais l’occasion d’inscrire ses grands pas dans celui des maestros et de l’humanité.

Rémi Rivière