E = Le Temps d’Aimer

Certes, Albert Einstein le pressentait déjà, bien avant l’idée d’un temps d’aimer la danse : la matière n’était qu’énergie. Ce bon vieux cantique se vérifie encore dans l’équation aléatoire de cette 27ème édition et de ses 27 compagnies invitées. Une matière énergique qui surgit comme la trame de ce festival, depuis son entame, à la lisière évoquée d’un sac et d’un ressac, d’un roulement de vagues qui ourle la scène et se retire pour n’en laisser qu’une empreinte cinétique. Hasard du calendrier des marées, sur la plage du Port-Vieux, théâtre marin à l’italienne, les corps dessineront ce soir la houle, en ouverture du Temps d’Aimer, dans la mécanique que le chorégraphe Rachid Ouramdane impose à ses seize interprètes comme le reflux de l’océan, épousant ses rythmes, ses répétitions et ses réactions en chaîne. Une longue vibration, fort justement intitulée Tenir le temps, qui donne le ton du Temps d’Aimer.

Cette énergie rayonnante fait bien sûr sens dans le mouvement et dans un engagement physique presque quantique, à l’image du Kibbutz contemporary dance compagny qui semble gorgé d’une énergie atomique et renouvelable, produite par le puissant cadence- ment des danseurs. E = MC2. Le même carburant alimente les Pockemon crew en de fulgurants rituels hip-hop forgés dans les battle ou dans la danse expressionniste et volcanique de la compagnie Eco, avec l’Etna en toile de fond.

Mais la vitalité des danses doit aussi à la rencontre, lorsque la réalité dépasse la fission. La danse est un dialogue, qui jaillit d’une série de photos pour en restituer la vie dans une création transversale de la compagnie Lili Catharisis. C’est aussi la découverte de l’autre qui anime le chorégraphe Hervé Koubi lorsqu’il retrouve ses frères de danse, de l’autre côté de la méditerranée et célèbre un retour à ses origines comme le sacre de son identité retrouvée, entre nuit barbare et premier matin du monde.

 

Energies propres

A l’inverse, Christine Hassid a posé Le spectre de la rose comme un principe, avant de le nourrir des caractères de différents danseurs qui y insufflent leurs propres énergies. Trois relectures du célèbre ballet, immortalisé par Nijinski, qu’interprètent des danseurs de l’Opéra de Paris, de la compagnie Dantzaz et du groupe de danse de Bardos et de Saint- Pierre d’Irube. Encore un principe einsteinien réjouissant qui veut que « tout individu ou tout objet possède ou transmet de l’énergie ».

Mais le Temps d’Aimer pousse la démonstration dans l’immatériel, guettant le feu sacré que produit l’émulation, l’interaction, l’élan, la beauté ou plus simplement la musique. La danse reste une expression de la musique, dans le ballet classique et ses formes actuelles. La musique baroque espagnole inspire encore le chorégraphe montant Liam Scarlett comme le gnawa constitue la transe du moment de Nacho Duato. L’énergie brute de ces musiques animera le ballet Nice Méditerranée. La démarche est, au fond, similaire chez le chorégraphe Jean-Claude Gallotta, qui cherche à confronter l’énergie brute du rock au monde de la danse, ou au sein de la compagnie Aterballeto, qui figure les musiques de Tom Waits, Patti Smith, Keith Jarrett, comme un regard nostalgique plein d’entrain.

Si la démarche invente de nouvelles images sur la musique, comme on accroche des mouvements sur des portées, les compagnies Sine qua non art et la Compania Nacional de Bogota misent en revanche sur le groupe qui fera naître sa propre harmonie et suffit à sa vigueur. Ecritures collectives, parades, défilés, l’ardeur, comme la réflexion, naît du corps commun, de ces électrons libres qui font naitre la forme contrainte.

Une quête du sol aux cieux, à l’image de l’affiche de cette édition, qui dit encore la nécessité de capter l’énergie à la source, comme l’urgence inépuisable de la création actuelle et l’esquisse d’une nouvelle théorie toute relative : E = Le Temps d’Aimer.

Rémi Rivière