Demain, il fera beau

Ce n’est certes pas la première fois que la danse incarne à ce point une utopie. Pas la danse incantatoire, celle qui fait pleuvoir, mais, au contraire, la danse des lendemains qui rayonnent, comme si les corps entraînaient les esprits. La danse est, du reste, une utopie en soi, dans cette façon de faire et de défaire le temps et d’y échapper, comme on pourrait esquiver la mort. Mais elle est aussi instrument politique lorsque la tentation est de profiter de son élan, de sa vigoureuse aspiration, pour contraindre les âmes. L’histoire de la danse contemporaine en occident s’est périodiquement tissée sur celle des communautés utopistes ou des mouvements politiques, devenant danse militante propre à matérialiser de nouvelles façons de penser, de bouger et d’agir. Un réel enjeu social lorsqu’il se place au cœur d’une organisation de vie et y infuse des valeurs. Ce qui existe au Kibbutz Ga’aton, au nord d’Israël, devenu village international de la danse.

Le Kibbutz contemporary dance company, qui se produira ce soir à Biarritz, entend ainsi « soigner l’âme et le corps » souffle Rami Be’er, son directeur, élevé dans cette communauté de Galilée. La danse y occupe une place centrale et constitue une « base d’intégration », d’éducation et une « modeste voie pour créer un monde meilleur ». Les enfants y sont éduqués selon ces principes et puisque « chaque être hu- main a le droit de danser et de bouger », les enfants arabes qui bordent la frontière libanaise le sont aussi, dans un réel élan fraternel. Mais la compagnie, créée par la danseuse Yehudit Arnon, à son retour des camps de la mort, attire aujourd’hui des danseurs de tous les pays, invités à partager les valeurs comme les tâches de la communauté pour profiter de l’expérience de danse vigoureuse et sensible qui en a fait le renom.

Force commune

A Auschwitz, Yehudit Arnon ne dansait que pour les détenus et se refusait aux gardiens, au péril de sa vie. Elle connaissait sa force. « La communauté nous donne de la force » clame aujourd’hui Rami Be’er. Ces valeurs humaines sont aujourd’hui inculquées aux plus jeunes, qui ont aussi une compagnie de danse junior et transparaissent sur scène. Gestuelle forte et ronde, technicité, vitalité et sensibilité, constituent les caractéristiques de cette danse qui incarne une école israélienne triomphante dont Le Temps d’Aimer se fait l’écho au fil de ses éditions. « Israël est un petit pays mais sa vie culturelle est très dense, estime Rami Be’er. Nous comptons beaucoup de créations mais aussi beaucoup de conflits internes ou externes. Ce sont ces tensions qui libèrent les énergies créatrices ». Et quelles énergies.

Pour le coup, la pièce Horses in the sky, inspirée du groupe punk canadien A. Silver Mt. Zion, s’annonce comme un uppercut qui ambitionne de toucher le cœur et la tête pour que chacun libère ses propres références, mémoires ou ressentis. Ancien leader d’un mouve- ment de la jeunesse de gauche israélienne, Rami Be’er entend ainsi « créer une communication » et interroger nos existences, « dans le monde ici et maintenant » en prise avec le réel, en relation avec l’autre. Et peut être défendre un monde meilleur, en pariant que chaque spectateur sortira troublé de la Gare du Midi. Et que demain sera un jour meilleur.

Rémi Rivière