Débat d’opéra

Le Ballet Nice Méditerranée ne connaît pas la crise. Une vraie bonne nouvelle pour les spectateurs de la Gare du Midi qui découvriront ce soir un programme composé de quatre pièces, dans leurs variétés et leur cohérence. Et un signe enthousiasmant dans le marasme ambiant qui secoue le petit monde prestigieux du Ballet d’Opéra français. En cause, bien sûr, les coupes sombres dans les budgets culturels, dont pâtit en premier lieu le Ballet de l’Opéra de Bordeaux, contraint de réduire le nombre de ses danseurs et de restreindre ainsi son répertoire. Il faut bien 40 danseurs pour faire revivre Le lac des cygnes sans sombrer dans une mare aux canards. Plus qu’une question sociale, le problème souligne l’utilité du Ballet, sa vocation sociétale mais aussi patrimoniale.

En menant à Biarritz la compagnie de l’Opéra de Nice, le chorégraphe Eric Vu-An sait qu’il représente une institution à même d’intégrer le ballet dans sa fonction moderne, tout en incarnant une tradition classique. « On peut parler une langue audible en ayant recours à la langue classique » résume t-il, en se réjouissant de n’être pas contraint de s’exprimer « qu’avec des émoticônes » mais de pouvoir transcender ce sabir « avec courtoisie et bienséance ». Contrairement aux croyances des pouvoirs publics, il y a une trentaine d’années, le beau n’est pas l’apanage du moderne. Mais cet ancien danseur, étoile de l’Opéra de Paris, mesure aussi ce que représente la richesse patrimoniale de son institution, remontant au roi danseur Louis XIV et à la création de l’académie Royale de danse, dont le vocabulaire, toujours vivant, exaltera par exemple quelques sauts de basques, ce soir à Biarritz, dans la plus pure tradition classique du Ballet Coppelia. Et pourquoi laisser dans les tiroirs les trésors de ces noces passées ? Au Pays Basque, du reste, la question ne se pose plus et les fêtes d’aujourd’hui gardent encore la belle parole d’antan avec cette grammaire des pas qui contribua à la richesse du ballet classique.

Pièces maîtresses

Mais pour Eric Vu-An, qui a eu « la chance d’avoir accès aux pièces maîtresses en les ayant parfois incarnées », l’interrogation vaut également pour les interprètes « qui ont be- soin de toucher du doigt » les œuvres majeures. Une question actuelle lorsque les danseurs du Ballet de l’Opéra de Bordeaux regrettent que les élèves formés aux techniques classiques n’aient plus l’opportunité d’évoluer parmi les quelque 325 danseurs professionnels de technique classique qui maintiennent cette tradition française.

Car les ballets classiques français sont en voie d’extinction, en même temps que ce savoir- faire historique qui a rayonné sur le monde. On peut compter sur les doigts les ballets de Bordeaux, Toulouse, Lyon, Avignon, Metz, Nice, et surtout Paris, qui rafle la moitié des effectifs. La vague du moderne des années 80 a laminé le ballet, comme en d’autre temps, lorsque cette tradition française ne rayonnait plus qu’en Italie ou en Russie. Maigre consolation que cette constance dans le temps, cet ouvrage opiniâtre qui reviendra sur le métier aujourd’hui même, à l’initiative du Malandain Ballet Biarritz qui saisit l’occasion du festival pour réunir les professionnels des Centres chorégraphiques nationaux (CCN), des ballets d’opéra et du ministère de la culture. L’idée est de diagnostiquer, de se connaître et d’échanger. Et la soirée sera ce train qui arrive à l’heure avec le pro- gramme du Ballet Nice Méditerranée, porté par le soutien de sa municipalité.

De quoi se réjouir enfin de créations qui renouvellent le langage classique tout en s’y intégrant, depuis les costumes d’époques portés toutes pointes dehors dans Le Divertissement, le final de Coppelia chorégraphié par Eric Vu-An, au Gnawa de Nacho Duato. Une réponse du Ballet aux attentats de Nice, aux affrontements des continents et des religions et un élan de recueillement et de prière. Une dimension spirituelle que l’on retrouve également dans Vespertine de Liam Scarlett qui vaut transe. Le programme sera entrecoupé d’un pas de deux avec l’Adagietto d’Oscar Araiz, comme si l’amour était le liant de ce programme, ou le Temps d’Aimer une certaine danse éternelle.

Rémi Rivière