De briques et de broc

Un pavé sur la scène. Une pièce qui a changé la vision de la danse et jalonne la réflexion chorégraphique moderne. C’était il y a 27 ans, quand l’idée d’un festival de danse commençait à germer à Biarritz. Pour ses 25 ans, le Temps d’Ai- mer s’offre un retour historique dans ce monument du répertoire moderne, qui reprend sa forme originelle. Pour en sentir la force, en comprendre la por- tée subversive et mesurer le chemin parcouru dans la création chorégraphique en un quart de siècle. Comme ne l’indique pas son intitulé, What the body does not remember (Ce dont le corps ne se sou- vient pas) est la partition insensée de Wim Vandekeybus qui reste dans les mémoires.

Une pièce coup de poing qui a permis à son au- teur d’entrer de manière fracassante dans le monde de la danse. Sans jamais avoir fait de danse. Eduardo Torroja, qui présente à Biarritz cette ver- sion « proche de l’originale », a participé à la créa- tion de cette œuvre collective en Belgique, il y a 27 ans. Wim Vandekeybus menait des études de psychologie en Belgique avant de regagner la troupe de théâtre de Jan Fabre pour interpréter Le pou- voir des folies théâtrales. Eduardo Torroja en bavait à l’école, à Madrid, avant de prendre la tangente et de trouver refuge dans la danse à l’âge de 20 ans.

l’idée de créer une compagnie internationale était déjà curieusement dans les discussions lorsqu’ils se sont rencontrés, à Madrid, à l’hiver 1985. Un an plus tard, ils auditionnaient en Belgique, en Italie et Es- pagne pour créer une pièce dont ils ne savaient pas encore qu’elle serait compulsive et engagée physiquement. « On voulait faire quelque chose, on ne savait pas quoi » s’étonne encore Eduardo. Mais ils avaient, à 25 ans, un regard neuf qui n’était pas encore usé par les cours de danse ou de théâtre. A l’inverse, ils ne se sentaient à l’aise dans aucune dis- cipline. C’est ainsi qu’est né What the body does not remember. De rien. Si ce n’est d’une envie de créer et d’un univers artistique, défendu par Wim Vande- keybus, qui séduit la troupe.

La création se faisait en horaires illimités. La troupe, partagée entre des acteurs et des danseurs, vivait en collocation. « On n’avait pas d’idées de dé- part, c’est pour ça que la pièce est très abstraite » ra- conte Eduardo. L’époque était au contraire à une forme de danse très expressive, avec des pièces très écrites. « beaucoup de souffrance sur scène » ironise Eduardo. A l’inverse, à la marge de la danse, des compagnies travaillaient sur le corps, dans une re- cherche physique brute. What the body does not remember a surgi à cette frontière et a permis de «casser un peu la façon de faire la danse » estime Eduardo. Une folie créatrice s’est emparée de cette troupe de bric et de broc, construisant à huis clos une série de saynètes. « Un peu comme des atomes qui forment une molécule…. » explique t-il. Un travail sur les émotions, qui se voulait « sauvage » et en tout cas hors d’un cadre formel. Une forme plus mo- derne, « conceptuelle et directe, sans chichis » ajoute t-il. Une construction et une grande destruction. « On a beaucoup détruit » se rappelle Eduardo. « Une se- maine avant la première, on a supprimé la dernière partie. C’est pour dire l’ambiance de cette création ». Reste qu’en juin 1987, la pièce laisse un grand silence déconcerté. Inclassable, elle en devient un objet em- barrassant. Mais à New York, que la troupe parvient à gagner en empruntant aux banques, elle obtient un Bessy award qui récompense une œuvre novatrice. De la grosse pomme, la pièce rayonne, terrifiant les critiques sur son passage. Aujourd’hui, cette peur s’est sans doute envolée. On retient un jeu de massacre où les danseurs sont menacés par des chutes de briques. Et des sensations, dépouillées de leur charge subversive. Le public a changé. Une seconde chance pour cette pièce, de sereinement libérer sa charge d’émotion.

Rémi Rivière