Danse d’endurance

La danse jusqu’à l’épuisement ou le chavirement des corps et l’abandon. La réflexion est déjà dans le registre chorégraphique contemporain, qui cherche régulièrement la perte de contrôle ou le dépassement des limites. Pourtant, en marge de ces introspections, que l’on retrouve aussi cette année au Temps d’Aimer, il n’existe pas de mémoire de ces autres performances bien plus extrêmes qui faisaient du lâcher prise l’enjeu malsain d’un dénouement tragique. Les marathons de la danse, popularisés par le film de Sydney Pollack On achève bien les chevaux, ne sont pourtant pas l’expression éphémère de la grande dépression aux Etats-Unis. En Europe, ces arènes se sont largement développées et ont perduré jusqu’aux années 60. Biarritz, aujourd’hui temple de la danse, a organisé des « Marathons de danse d’endurance » dans les années 30, faisant naître de vives polémiques et déchaînant les passions. C’est ce que rappelleront demain les auteurs du livre Chevaux de souffrance, Josseline et Serge Bertin, au cours d’une conférence à la Médiathèque.
Bien loin de la fièvre du samedi soir, c’est un jeudi noir qui a donné naissance à ces marathons de la danse, nés dans la fureur du crack boursier de 1929. Et c’est un américain, Harold J. Ross, qui a exporté cette pratique en Europe en suivant le mouvement de la crise. Un concours de durée où les couples s’épuisent des jours durant à danser, pour remporter une coquette somme d’argent. « Plus de 60 jours à Marseille et à Nice » rappelle Serge Bertin, sans autres interruptions qu’un quart d’heure toutes les heures. De bons danseurs viennent y briller, la crise ayant d’abord frappé les artistes de music-hall. Ceux-là empochent les primes données par les spectateurs, qui demandent des démonstrations de danse en supplément. Les autres sont des couples fauchés qui se jettent dans l’arène dans l’espoir d’empocher plusieurs mois de salaires. On est dans le cœur du sujet du chorégraphe Salia Samou qui présentait mardi soir Clameur des arènes à la Gare du Midi. Ils sont 72 à se lancer en septembre 1933, à la Pergola de Saint-Jean-de-Luz, pour 27 jours de danse. Ils sont encore 50 le 15 octobre à débuter un nouveau marathon à Biarritz qui durera 35 jours. De la danse, ou « tout simplement le sautillement de poules qu’on aurait mises sur une plaque de métal chaud », s’indignait un journaliste dans Le petit parisien à l’occasion d’un précédent marathon. Des corps s’effondrent, des veines claquent, des nerfs lâchent. Mais l’organisme s’adapte à ses 15 minutes de sommeil par heure et ce balancement incessant, même pour manger. Pour raccourcir les marathons, les organisateurs corsent les règles au fil des jours. Les temps de repos se réduisent. Les repas aussi. Puis lancent des « sprints de valse ».
Sprints de Valse
A Saint-Jean-de-Luz, la valse finale dure 3h30 et ne parvient pas à départager les deux couples vainqueurs qui finissent ex-aequo après un mois d’effort. Le curé de Saint-Jean-de-Luz s’offusque de la pratique qu’il déclare immorale. Les cléricaux espèrent même obtenir la mise au ban des danses dans un esprit revanchard pour les mœurs légères qu’elles suggèrent.
Il n’empêche que Les maires de Bayonne, Saint-Jean-de-Luz et Biarritz s’engagent à ne plus permettre ces manifestations. Et quand le maire de Biarritz, Ferdinand Hirigoyen, autorise, un an plus tard, la tenue d’un marathon à Plazza Berri (dans les années 30, les politiques ne respectaient pas toujours leur parole), une manifestation est organisée place Clemenceau. On y retrouve des commerçants, agacés par ces performances où l’on mange et l’on boit, et où l’on dort. Des cléricaux côtoyant jovialement des membres de mouvements marxistes ou des communistes qui dénoncent l’exploitation de ces corps épuisés à des fins mercantiles. Le business est juteux. 10.000 francs pour le vainqueur, soit plusieurs mois de salaires d’un ouvrier. Et des centaines de milliers pour les organisateurs, notamment Albert de Tant, belge installé à Biarritz qui deviendra impresario de ces manifestations à travers la France. La polémique est violente et produit un effet d’intérêt pour le public qui se presse durant un mois entier dans le trinquet, avec ce regard de biais qui attend forcément le faux pas en faisant mine d’aimer la danse. L’heureux propriétaire du dancing l’Etoile, à Biarritz, creusera le filon en proposant des marathons de danse de six jours, avec une heure de sprint de valse chaque samedi. Jusqu’à ce que la pratique s’étiole en 1935, après un ultime marathon d’endurance au Plaza Berri.
De cette arène, offerte au public, le Temps d’Aimer retient aujourd’hui la performance de la chorégraphe Emmanuelle Vo Dinh et de son interprète Maeva Cunci, justement intitulée Sprint. Un sprint interminable, de près d’une heure, qui étudie le pas de course et l’épuisement du corps. Un thème central de la chorégraphie moderne qui décortique une seule figure jusqu’à l’épuiser. Une façon également pour le spectateur d’éprouver physiquement, dans un souffle qui devient court, la danse et sa transe, lorsque la conscience, altérée, cède aux incantations du corps et abdique. Avant le « sautillement de poules », il y a bien un moment de grâce où le corps prend le contrôle.
Rémi Rivière