Danse basque dans sa puissance

L’affiche pourrait évoquer un relent de saison touristique sur une place de village, un spectacle folklorique dont se détourneraient simultanément les routards les plus affûtés et les amateurs indolents. Les habitués du Temps d’Aimer sauront déjà chercher l’erreur, à juste titre puisque la compagnie Argia, qui investira ce soir avec 92 danseurs la Gare du Midi, présente quelque intérêts majeurs pour qui veut réellement entrer dans la danse basque. D’abord, parce que le chorégraphe Juan Antonio Urbeltz, qui, avec son épouse Marian Arregi, disparue cette année, a mené tous les combats de ce demi-siècle pour la résurgence de la tradition basque et reste une référence incontestable, tant pour la qualité de ses réflexions que pour la beauté de ses oeuvres. Ensuite parce que ses pièces, qu’on serait tenté de classer au répertoire, sont aussi d’authentiques créations qui peuvent nourrir le débat actuel sur l’approche contemporaine de la danse basque. Enfin, parce que dans cette pièce bavarde, retraçant les péripéties de Martin Zalakain, Juan Antonio Urbeltz tricote une narration avec des danses déjà chargées de sens et interroge en prime la place des femmes dans la danse basque.

Juan Antonio Urbeltz met en scène la danse traditionnelle basque. C’est dire qu’il n’exhume ni ne montre, si ce n’est des danseurs du plus haut niveau dans des chorégraphies aux techniques irréprochables. Il démontre plutôt, que la danse basque n’a rien à envier à aucune autre mais qu’elle est davantage qu’un répertoire prêt à intégrer une forme de classicisme basque. Car le chorégraphe et anthropologue, empreint de ce vocabulaire fondamental, y donne aussi du sens et y insuffle sa propre sensibilité, sa compréhension du mouvement, du rite aussi. Pour Claude Iruretagoyena, docteur ès danse traditionnelle basque de Biarritz, il est déjà ce “gardien du temple”. Un rôle certes crucial, à l’heure où les créations contemporaines puisent sans compter dans cette source de jouvence. Et d’autant plus majeur qu’il en maîtrise suffisamment l’alphabet pour en faire évoluer le langage. C’est dire que, contre les tentations du moment, qui tirent la danse traditionnelle basque vers la compréhension contemporaine, lui s’applique à créer dans un registre formel et classique. Un néoclassicisme de la danse basque qui, cette fois, s’attaque à l’exercice délicat de la narration.

Art délicat 

Il y a bien eu un précédent, avec la parole sur scène de Koldo Amestoy. Mais cet art est délicat. D’abord, bien sûr, en raison du langage métaphorique de la danse qui se passe si bien des mots. Mais aussi parce que les danses basques sont déjà chargées de sens. Le chorégraphe Mizel Théret, qui sera présent au Temps d’Aimer ce samedi 15 septembre dans le cadre d’un stage et qui a longtemps fouillé dans les entrailles de la danse traditionnelle, s’est aussi heurté à la problématique de raconter une histoire avec ces danses. C’est que chaque pas est déjà chargé de ses codes propres. En utilisant ce nouvel ingrédient, sur les pas du héros littéraire Martin Zalakain, Juan Antonio Urbeltz livre son spectacle le plus singulier et tente le pas en terra incognita. L’aventurier s’est assuré dans ce périple de solides compétences, avec l’écrivain Harkaitz Cano et le metteur en scène Ander Lipus qui est aussi le narrateur de cette histoire rocambolesque, inventée par Pio Baroja en 1908. Pour façonner cette nouvelle forme de danse, Juan Antonio Urbeltz a aussi bien emprunté à la pastorale souletine qu’aux ballets russes et français ou aux formes de la renaissance italienne. Les mots lui manquaient donc. Des mots actuels et sans nostalgie, qui sont la pensée d’aujourd’hui, comme l’indique aussi la présence des femmes dans le ballet. Car si la danse traditionnelle basque semble faire la part belle aux hommes, à l’inverse de la tradition classique française, leur réintégration ne se fait pas non plus sur le mode de la parité contrainte. “Dans quelle danse ?” s’interroge d’abord Juan Antonio Urbeltz. Et comment intégrer les hommes aux rôles féminins ? Juan Antonio Urbeltz est le plus moderne des chorégraphes de tradition.

Rémi Rivière