Cunni lingua

Bien sûr, en faisant appel à Robert Swinston dès 2013, le Centre national de danse contemporaine d’Angers (CNDC) avait les idées claires. Nul, mieux que ce directeur, ne pouvait restituer l’âme et la technique de Merce Cunningham, dont il a été le danseur et l’assistant pendant près de trente ans, avant de reprendre le flambeau de la Merce Cunningham dance compagny, à la mort du maestro en 2009. Pour le centenaire de la naissance de “l’Einsten de la danse”, c’est donc d’Angers que démarre “la réactivation de ce patrimoine”, annonce Claire Rousier. Si tant est que cet apport se soit un jour interrompu. L’héritage de Merce Cunningham, reste “une proposition très importante dans la manière de penser l’art chorégraphique” ajoute la directrice adjointe du CNDC d’Angers.
Car ce chorégraphe novateur, que l’on désigne aujourd’hui comme la charnière entre la danse moderne et la danse post-moderne, continue d’infuser dans la création contemporaine. Bien sûr, certaines de ses œuvres les plus emblématiques figurent au répertoire de compagnies prestigieuses, du New York city Ballet à l’Opéra de Paris en passant par le ballet de Zurich ou la Rambert dance compagny. Mais c’est en France, curieusement, que prospère le mieux l’héritage du chorégraphe américain qui avait fait de la transmission de ses techniques l’un des enjeux de son patrimoine. Le Ballet de Lyon ou le Ballet de Lorraine ont versé il y a peu dans ce culte. Et Robert Swinston, en digne légataire de ce savoir, peut se réjouir de mener sa compagnie sur plusieurs continents avec un programme qui, loin de se périmer dans le changement de siècle, continue de fasciner par sa technique et son concept.
Parmi plus de 200 œuvres chorégraphiques, Robert Swinston a choisi deux pièces emblématiques du travail de son mentor. Beach Birds (1991), cette nuée d’oiseaux qui concentre tous les thèmes de la pensée Cunninghienne, avec la musique de John Cage. Et Biped (1999), première exploration des nouvelles technologies par le chorégraphe octogénaire dans sa volonté indéfectible de réinventer la danse. Une vraie mallette pédagogique pour les chorégraphes comme pour les danseurs.
Mouvement pur
Anna Chirescu ne dit pas autre chose. La danseuse du CNDC d’Angers, qui a pourtant déjà côtoyé l’œuvre de Merce Cunningham à l’Opéra de Paris, aborde ces deux pièces comme un “challenge”. Mais une approche également “fascinante”, en quête du mouvement pur, sans aucun repère sur la musique. C’est là l’une des constantes du travail de Merce Cunningham, d’avoir établi une nouvelle théorie de la relativité en dissociant la musique et la danse, pour les reléguer au même plan. Un travail musical et chorégraphique, entrepris avec le musicien John Cage, indispensable complice de concept. Mais pour le coup, Anna Chirescu doit jouer les oiseaux sans Cage, dans une approche physique “pas organique”, “inhabituelle”, qui tranche avec ses habitudes classiques ou contemporaines et qui requiert une technique “compliquée et exigeante”. “On répète en silence…” explique t-elle.
La danse de Cunningham déplace le centre de gravité au bas-ventre et scinde le corps entre une partie haute et une partie basse. Particulièrement dans la pièce Biped, relève la danseuse, qui évoque un nouveau “logiciel” de danse. A la recherche du mouvement absolu, le danseur doit intérioriser ses gestes et plonge dans “un autre espace temps” fragile et délicat. Anna Chirescu s’y sent heureuse, “mais toujours en danger”. Les danseurs ne peuvent s’accrocher ni à la musique, qui a été élaborée en parallèle, ni à la narration, que Cunningham a banni de longue date, créant ainsi une autre caractéristique de son style.
Pas de personnage, chez le docteur Cunningham, ni de récit. Une recherche profonde du geste qui doit casser la structure convenue de la danse, introduisant même de l’aléatoire et du hasard dans ses chorégraphies et un frêle espace de liberté chez le danseur, dans le frémissement de la danse et le choix de lui-même.
Certes la Cunni lengua est écriture savante et complexe. Mais c’est une langue vivante et agile qui s’est largement immiscée dans la création contemporaine, faisant jaillir ses bribes dans les expériences chorégraphiques actuelles. Non pas comme une science fondamentale, qui favoriserait la recherche pure. Mais comme une théorie pleine qui laisserait même au spectateur son propre espace de liberté pour s’y nourrir librement.
Rémi Rivière