Corps et âme

Et si on parlait des danseurs ? Non qu’il n’en soit pas déjà question, au fil de cette chronique quotidienne, mais il faut bien reconnaître que l’interprète souvent s’efface sous le poids du concept chorégraphique et d’une mécanique qui semble le dépasser. Or c’est une injustice d’autant plus flagrante que le danseur assume, non seulement le devant de la scène et l’avant-poste de la danse, mais qu’il est en plus au cœur de la création, comme source inspirante, incarnation ou interaction au processus chorégraphique. La preuve avec le Christine Hassid Project qui déclinera ce soir la même partition pour trois groupes de danseurs différents dans le célèbre Spectre de la rose.

Un ballet mythique dont on peut d’ailleurs relever qu’il a été incarné par Nijinski et garde de manière indélébile la trace de cette interprétation. Du reste c’est encore pour Nijinski que Michel Fokine a intégré à ce spectacle une variation masculine dans laquelle le danseur montrait, pour la première fois, des ports de bras jusqu’alors réservés aux ballerines, marquant l’histoire de la danse moderne. Sans Nijinski, il n’y aurait pas eu ce sillon et il n’est que temps de rendre grâce au danseur comme composante du processus de création. Dans ce registre de l’inspiration, on pourrait encore citer des figures légendaires de la danse du XXe siècle dans leurs duos fascinants de chorégraphes et d’égéries, à l’exemple de ceux formés par George Balanchine et Maria Tallchief, Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, ou Maurice Bejart et Jorge Donn. « Je ne travaille bien qu’avec les gens avec lesquels je couche » résumait d’ailleurs Béjart, en empruntant sa phrase définitive au maréchal Lyautey.

Répertoire corporel

Sans ces extrêmes passionnels et singuliers, la création commune doit bien se nourrir du répertoire corporel d’un danseur, comme limite ou extension de sa pensée. Banalité : le danseur est un réceptacle qui tente de répondre au mieux aux demandes du chorégraphe avec sa propre spécificité et représentativité. Surtout s’il s’agit, comme le souhaite Christine Hassid, de « faire sortir une musicalité avec des physiques que je ne connais pas ». Exemple avec le premier duo composé d’Aurélien Houette, du Ballet de l’Opéra de Paris et de Mohamed Toukabri, « Flying man », issu du hip hop. Il faut bien s’arranger avec leurs techniques respectives pour moduler un pas de deux harmonieux et incarné. Ce processus d’incorporation évolue avec la capacité physique du danseur et les projections du chorégraphe doivent s’adapter à la réalité des corps.

Pour que cela fonctionne, Christine Hassid a recruté ses danseurs au gré de rencontres mais s’est assurée que leur association fonctionnait. D’autant qu’il s’agit de « célébrer la vie », un enjeu qui transcende la grammaire de la danse.
Naturellement, le duo suivant est très différent et c’est même « l’angle de vue » de la chorégraphe qui a changé. Si le rêve enveloppe le premier tableau en explorant des sentiments profonds, l’humour et la dérision imprègnent le second. Et un sentiment de tendresse enfantine caractérise le dernier trio, composé de jeunes lycéens du groupe de danse traditionnel basque Dantza Sarean.

Christine Hassid écrit ses chorégraphies qui sont ensuite polies lorsqu’elles sont éprouvées par la réalité du montage. Un baptême du feu qui, plus qu’un renoncement, tente de « mettre en avant les qualités de chaque danseur ». Une autre définition du chorégraphe, notamment contemporain, qui doit stimuler les danseurs pour en souligner les singularités, jusqu’à l’incarnation, par le corps, de l’âme de la pièce. Ce que Hervé Koubi définit comme « un travail de jardinier », qui cultive du vivant. Pour sa pièce Les nuits barbares ou les premiers matins du monde, qui sera également présentée ce soir, le chorégraphe fait appel à des danseurs d’Afrique du nord, « des diamants bruts », dit-il, dont l’approche lui permet d’atteindre l’idée de sa création, jusqu’à « l’appropriation de la
pièce », c’est-à-dire la symbiose de l’idée et du geste lorsque les danseurs épousent corps et âme l’intention du metteur en danse.

Rémi Rivière