Corps à corps

A Biarritz, on est bien mal habitué. Dans ce festival, que Faizal Zeghoudi connaît bien, le public prend des risques en payant ses entrées, sur la base d’une confiance construite au fil des ans. Pour autant, hors de ce rocher, point de salut, selon le chorégraphe franco-algérien qui se lamente de passer aujourd’hui pour un artiste subversif ou un provocateur. C’est que les temps ne sont plus à l’engagement et à l’audace, au moins au sein des programmateurs culturels. Le XXIe siècle n’est décidément pas plus spirituel que ces années 70 où tout semblait permis. Mais bien plus mercantile, pour Faizal Zeghoudi qui n’y voit qu’une logique capitalistique, à mesure que les programmateurs « adorent » sa pièce mais la refuse en invoquant les goûts du public. D’autant qu’en fond, la riposte culturelle tarde, face à une société qui subie les dégradations antisémites des sculptures d’Anish Kapoor à Versailles, les menaces du FN contre l’art contemporain en région PACA, ou ces homen qui tentent la parade au femen sans risquer la prison.

Une question également de « Corps politique », détaille Faizal Zeghoudi, au sens où Foucault liait le corps et le pouvoir. Et le corps, Faizal, il connaît. Ce corps qui emprisonne, le chorégraphe a pour mission de le libérer. Hors de ce corps politique, reste un combat de marge, de minorité ou de hors la loi. Et c’est ce corps qu’il met en musique, par vocation artistique plus que par conviction subversive, comme pour en révéler le processus d’affranchissement. Le corps d’une femme, qui devient la métaphore de ce corps politique, à la place que la société lui impose, engoncée dans sa condition, en quête de délivrance. Comment cette femme trouve sa place ? Comment doit elle lutter pour trouver cet espace parmi des hommes et une matière opprimante qui la voile ?

 

Femme seule

Cette femme est iranienne, comme la vidéaste Chirin Neshat, Que Faizal apprécie et qui met en scène une femme seule face à un agglomérat d’hommes, sans identités propres, comme un bloc de granit sur lequel on se fracasse. Le corps politique.

Faizal, qui a grandi à Paris, s’est aussi retrouvé confronté à ce tchador en visitant sa famille algérienne après trente ans d’absence, voilant au passage ses souvenirs d’enfance. Pour autant, La chorégraphie de la perte de soi que livrera Faizal ce soir, n’est pas une fable orientale à la morale facile ou vindicative, ni une ode à la femme que l’on dévoile, mais un coup de balais devant nos portes. « Ici, on parle encore de parité » s’étonne le chorégraphe. Dans son corps politique, la femme de Faizal ne dénonce pas mais se bat contre le corps granitique de cinq hommes. Un combat sensuel sur le désir et les pulsions du corps. Un travail qui s’inscrit dans le prolongement du Chant de la gazelle, précédente création qui mettait en scène cette femme seule en duo avec un homme. Ou contre lui. Un prolongement qui est en fait la première partie de cette pièce lumineuse et ardente qui a marqué le public du Temps d’Aimer. « J’avais la première partie en tête mais je voulais qu’elle en découle » explique le chorégraphe dans une intention appliquée d’élève auquel on apprend à rédiger l’introduction à la fin. Une écriture de cinéma qui pourrait lancer une saga, tant cette dualité est féconde. C’est peut être au corps à corps que cet adepte des arts martiaux mène un combat universel.

Rémi Rivière