Conduite à la frontière

Il a le rythme dans la peau, la peau sur les os et les os dans le nez. Passée cette digression desprogienne, reste encore au danseur africain à faire son africain lorsqu’il débarque sous nos latitudes. Ou à s’en affranchir. « Quand on me voit arriver, on sait que c’est l’africain qui arrive » sourit Salia Sanou. Un chorégraphe qui serait entouré de tambours et d’une énergie débordante pour danser sa culture. Comme si Béjart avait dû se positionner par rapport à la farandole provençale. Salia Sanou est burkinabé, vit et travaille entre Ouagadougou, Montpellier et Narbonne, et ne se pose pas non plus ces questions. Sauf pour tomber les préjugés et « découvrir l’autre autrement ». Comme un danseur qui a voyagé dans la planète et cherche aujourd’hui à brouiller les pistes, dans un monde mouvant aux multiples regards. Un artiste africain, tout de même, qui se déleste du superflu entre deux va-et-vient et proclame que les frontières s’effacent et que l’Afrique appartient à un monde ouvert à la création contemporaine. Figure de prou de la danse contemporaine africaine et fondateur du Centre de développement chorégraphique du Burkina Faso, Salia Sanou n’a plus besoin d’afficher son africanité, puisqu’on le reconnaît. Du reste, il ne voit pas très bien « en quoi l’Afrique contemporaine est différente du Japon contemporain ? ».

Il y a peut être la lutte traditionnelle sénégalaise. Au centre de cette Clameur des arènes qu’il présentera ce soir à la Gare du Midi. Mais en quoi diffère t-elle de la corrida ? Dans le propos du chorégraphe, les deux arènes se ressemblent, dans leur clameur et dans les postures qu’elles contiennent. Le même rapport à l’espace. Avec orchestre live. Le même combat que Salia Sanou veut cerner. Une lutte pour la vie. Et sa violence. Sur fond de soul. « Manger ou être mangé, avancer ou reculer, résister ou disparaître ». Un combat pour l’existence comme réflexion centrale à cette pièce imposante, fauve et virile, qualifiée de « flamenco nègre » dans le quotidien Libération. Retour aux corridas. Et à la négritude.

Pour Salia Sanou, qui s’amuserait qu’on le « prenne pour un chorégraphe australien », c’est d’abord le sujet qui amène la matière chorégraphique. Le thème qui oriente l’esthétique et le vocabulaire. Avec une constance dans cette écriture pour cerner les territoires et les frontières. Le corps territoire de cette clameur des arènes. Et ces frontières que Salia Sanou s’amuse à reconduire et à repousser au fil de ses créations, comme pour élargir toujours le cercle des arènes.

Une œuvre engagée, proche du réel, en prise avec les soubresauts de notre temps. Celle en préparation concernera les réfugiés. Une réflexion dont l’essence est quelque part dans la vie d’un jeune danseur, parti de son village pour la capitale du Burkina, puis pour l’Europe et le monde. Devenu chorégraphe d’Europe et d’Afrique. La danse n’a pas de frontière. Salia Sanou pense même que « les frontières n’existent plus » et que « physiquement, un jour, elles vont voler en éclat ». « Ca va surprendre les dirigeants » rigole t-il. Dans cette attente, il continue d’en flouter les contours, y opposant une force de vie avec constance. Dépassant les bornes avec vigueur, à l’âge des premiers bilans d’une existence. Et réfutant les étiquettes comme autant de confins, de limites à son africanité intègre et pleine. Quitte à revoir en urgence la distribution de la pièce qui se remonte à Biarritz. Plusieurs danseurs sont restés bloqués aux frontières. Le cliché.

Rémi Rivière