Ce n’est pas gay

On en était sûrs. Et comment pouvait-il en être autrement ? Dans l’ombre propice des vestiaires, là où se construit l’identité mâle des enfants de la balle, loin de la scène et des pelouses publiques, pointe l’ambivalence d’une posture de jeune coq. L’homophobie guette et la promiscuité de tous ces sexes dans leur fébrilité juvénile est solidement encadrée par les totems d’une incertaine engeance : une paire de chaussette sale, une bidoche suintante et ce bon gros pet censé chasser les esprits lopettes dans le rire gras qui lui succède. Patatras ! Au moindre but, tout le monde s’embrasse dans une ferveur suspecte. “C’est de l’amour !” pointe Hermes Gaido, metteur en scène de ce bien nommé Teatro fisico, objet singulier de danse, de mime, de lutte et de cabaret.

De l’amour, aussi simple que cette histoire écrite initialement en couple par Luciano Rosso et Nicolas Poggi. Le récit d’un premier baiser entre deux hommes, dans un vestiaire donc. Attraction, répulsion, amour, haine. Pas si simple, bien sûr, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. De cette histoire d’une quinzaine de minutes, créée en 2008 au Laburatorio, scène alternative de Buenos Aires, est née la pièce Poyo Rojo, par la grâce d’une subvention de 500$ et l’enthousiasme qui en a découlé. Hermes Gaido en a fait cette réflexion, de virilité, de compétition, de désir, en allant chercher la baballe dans les filets. Nicolas Poggi avait déjà pris la tangente. C’est avec Alfonso Baron que la pièce a pris un nouveau départ, dans l’euphorie de cette subvention et de la colloc qui en a découlée. Justement, le gars venait du rugby. Etait ensuite devenu danseur. Et devait s’y connaître grand comme ça sur les vannes de vestiaires. Le résultat est cette œuvre burlesque qui en impose depuis huit ans en Argentine et évolue sans arrêt dans l’épreuve de la scène. Une pièce qui met un pied en Europe par la côte des basques, premier rendez-vous, ce soir, d’une série de 74 dates.

Coquelet pourpre

Un poyo rojo est donc ce coquelet pourpre qui s’échauffe face à l’autre, élevé à la testostérone et au sport de vestiaire. Une plongée abyssale dans ce monde macho qui en détruit les fondements par un rire salvateur. “Il y a quelque chose du combat de coq” explique Hermes Gaido en soulignant cependant que cette vision contient aussi “une grande fragilité intérieure”. Beaucoup de sensualité. Une grande empoignade qui décline toutes les relations humaines sans pudeur. L’avantage, justement, d’être dans la loge, c’est que les artifices du spectacle peuvent se montrer. Un envers du décor qui

“montre les artifices de la scène”. Le monde brut en somme, où rien n’est convenu. La création en cours, qui autorise justement l’ouverture des genres. Danse, mime, lutte, cabaret. Et ces acteurs danseurs autorisés à y créer en liberté, au rythme d’improvisations et d’ajouts. La pièce travaille, comme une œuvre vivante. Une radio en assure, en direct, le public, comme un objet loquace au milieu d’acteurs muets. Selon la musique ou l’émission du moment, les acteurs composent. Ce soir, la radio sera peut-être en basque ou en français. “On verra, mais même si on ne comprend pas ce qui y est dit, le public s’approprie cet élément” explique Luciano Rosso. “Et puis, la radio amène une dialectique qui met en valeur le fait qu’on n’est pas que deux dans un lit” ajoute Hermes. Cette dimension populaire qui déverse son lot de direct. Sûr. En chaque homme, il y a un coq qui sommeille. Poyo Rojo le réveille dans un grand éclat de rire, dans un théâtre de combat, certes physique et mâtiné mais qui retrace la plus simple ambition. La pièce n’est pas gay. Elle est un rire moqueur de délivrance des stéréotypes, vers l’ambition simple et dépouillée d’une histoire d’amour, juste. Dont on comprend la séduction. Qui se partage. De l’avis de ce trio créatif, l’ingrédient essentiel du succès intarissable de cette danse de la vie.

Rémi Rivière