Beauté du geste

Tout commence par le geste du directeur artistique du festival. Lorsque Thierry Malandain a offert une carte blanche à MarieAgnès Gillot, c’était plus qu’une invitation adressée à la danseuse dûment étoilée ou à la jeune chorégraphe inventive. Un vrai geste d’encouragement et d’accompagnement pour un nouveau départ. C’est que, à l’âge où les cheminots ont encore des années de grèves à cotiser, MarieAgnès Gillot tire sa révérence à l’Opéra national de Paris. Une jeune retraitée qui n’en a pas déduit de grand bouleversement dans sa vie et affirme “toujours pointer au bureau”. Des pointes qui la ramènent donc dans les pas de Carolyn Carlson, figure majeure de la création contemporaine et auteure de Signes, la pièce qui a justement consacré MarieAgnès Gillot danseuse étoile en 2004. Un geste nécessaire donc, tant il est vrai que les danseuses étoiles ont aussi leur bonne étoile.

Pour cette première mondiale, présentée ce soir à Biarritz, les deux femmes au destin lié passent de l’ombre à la lumière et se produiront pour la première fois ensemble, mettant en scène leurs connivences. Une entente sacrée qu’elles placent dans le registre de la poésie, se tirant les vers du nez à mesure que Carolyn estime que MarieAgnès “écrit un poème quand elle danse” ou que cette dernière qualifie en retour la chorégraphe américaine de “poétesse visuelle”. On en déduit, bien sûr, de la grâce et de l’amplitude, celle qui caractérise autant la danse de MarieAgnès que l’écriture de Carolyn. Et un geste fort, comme celui qui unit le public à la danse au sein de ce festival dont l’affiche souligne déjà le beau geste.

Faire un geste 

C’est d’ailleurs dans la symbolique du geste que s’épanouira cette 28ème édition, pour ne pas dire le geste symbolique. Geste politique, évidemment, sauf que les créations semblent se détacher de l’actualité superficielle pour plonger en profondeur dans l’idée. C’est le cas du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui, en écho aux réflexions du linguiste Noam Chomsky, questionne dans Fractus V nos capacités de réflexion dans un monde où la surinformation a valeur d’endoctrinement.

C’est aussi le propos du chorégraphe Stephen Shropshire qui pose sur scène le concept de coexistence comme le grand défi de notre siècle, s’inspirant du penseur Edward Saïd, dans une pièce précisément intitulée We are nowhere else but here. Hillel Kogan pour sa part, s’essaye à la satire politique dans We loves arabs, plongeant en profondeur et avec dérision, dans les méandres d’une société israélienne en guerre permanente avec la Palestine. Une mise en abîme de son travail de chorégraphe qui ne peut faire abstraction du milieu dans lequel il vit. Un propos qui rejoint celui de la chorégraphe irlandaise Oona Doherty qui présentera un solo, fragment d’Une prière pour Belfast, comme l’aveu d’un corps qui porte les stigmates d’une violence politique, cette mémoire des corps de la rue. Le duo des chorégraphes BrumachonLamarche est dans une démarche voisine, en incarnant cette fois la ronde éternelle de la migration. Faire un geste, c’est être utile et c’est déjà danser. C’est donner et questionner en retour, en premier lieu les corps qui expriment et vieillissent. Ces deux vieux, Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella, qui remuent leur carcasse le temps d’un Happy hour avec leur désir intact d’en découdre. Ce Kabinet K qui intègre des gamins dans une ronde d’adultes pour compléter une communauté humaine. Carolyn Carlson, danseuse aérienne de 75 ans. Et MarieAgnès Gillot, qui fêtera ce soir son 43ème anniversaire dans une GareduMidi comble, déjà retraitée de l’Opéra de Paris, comme si son corps avait une date de péremption. Du geste à la parole, il n’y a qu’un pas.

Mais la danse sait se passer de mots. Le geste ne s’explique pas dans la partition musicale de la compagnie Vilcanota, qui résonne plus qu’elle ne raisonne. Ou dans la puissance de la chorégraphie de Yuval Pick qui cherche dans les partitions de Bach l’énergie de la danse israélienne. C’est aussi l’environnement qui anime les corps dans deux pièces qui seront créées au Temps d’Aimer, par les deux chorégraphes basques, Pantxika Telleria et Johanna Etcheverry. La première s’est inspirée de la digue protectrice de l’Artha, qui la projette vers le grand large. La seconde est allée se nourrir des sensations de la montagne basque.

Ultime geste symbolique dans un festival où l’on danse ce que l’on est. Il n’est qu’un geste à faire.

Rémi Rivière