Ballet pattes

C’est l’enfance qu’on assassine. La pureté, l’innocence, Odette, l’héroïne du Lac des cygnes. Le gamin en marche résolue vers son humanité. Qu’on empêche. Croche patte pour Poil de carotte, gosse brimé. Bas les pattes pour la petite Odette, abusée dans Les chatouilles ou la Danse de la colère. Les deux pièces officient un sacrifice à Biarritz pour conjurer leurs sorts. Se délivrer d’un drame intime. Engager la résilience, cet « art de naviguer entre les torrents », que les thérapeutes accompagnent, par étape, jusqu’à la création, justement. Deux pièces dans un seul festival célèbrent la catharsis, le retour au symbolique et au vivant, au langage, aux repères. Et tuent la mère, pour une fois.

La mère de Poil de carotte est cette Folcoche dont l’acharnement est central, le harcèlement quotidien. Sous emprise, l’enfant deviendra un jour un homme, qui plus est éclairé, marquant la mort symbolique de la mère. Jules Renard revendiquait le caractère autobiographique de son récit. On ignore en revanche les rapports qu’entretient Andréa Bescond avec sa génitrice mais l’auteur de cette Danse de la colère, tout autant autobiographique, ne décolère pas contre celle que la pièce ne représente que dans le déni. A Biarritz, les mères ne dansent pas le long des golfes clairs.

Reste à danser sa propre vie. Pour Andréa Bescond, comédienne et danseuse, le corps s’est imposé. Elle a certes fait une pièce bavarde pour convoquer pêle-mêle la police, la psy, la professeure de danse, Gilbert, l’ami pédophile. Mais pas un procès. Juste un combat de sa propre vie, de sa respiration, de sa survie, pour balayer la colère dans une palette d’émotions, physiquement, avec le corps qui expulse cette main adulte et devient léger, joyeux même, comme ce gendarme qui s’enthousiasme parce qu’il y a eu pénétration et que le dossier ira aux assises. Pour sa première pièce, Andrea Bescond utilise le théâtre pour expulser son histoire, et la danse pour tout ce qu’on ne peut dire.

A l’inverse, Poil de carotte, chorégraphié par Fabio Lopez, évite la narration et bien sûr la parole pour se recentrer sur son art de prédilection et ses métaphores. L’ancien danseur du Malandain Ballet Biarritz, qui créé ce soir sa première chorégraphie au sein de la Compagnie Illicite, a choisi une succession de tableaux, façon théâtre, en suivant d’ailleurs le schéma du récit originel de Jules Renard. Fabio Lopez n’est pas Poil de carotte, ce gamin qui reporte le harcèlement dont il est l’objet sur des animaux, pour se sentir exister. Même s’il devra interpréter le rôle principal après la défection de son danseur. Mais son « désir d’exister et de construire était tout aussi important » raconte Fabio Lopez, dans la peau du rouquin. « On a tous les deux rêvé d’achever un idéal absolu d’amour » ajoute t-il. La grâce, l’émotion, contiennent finalement la pureté et l’innocence volées. Le sacrifice n’est pas vain.

Rémi Rivière