Ballet et serpillère

On les appelle un peu trop rapidement de grands enfants. C’est faux. Encore une manière d’adulte de balayer la question sans risquer de répondre. Pourquoi vit-on ?Pourquoi meurt-on ? Pourquoi les arbres sont-ils en bois ? C’est quoi cette bouteille de lait ? On rigole, on rigole, mais depuis que notre société n’est plus magique, on ferait mieux de répondre sérieusement à la question. Pour les enfants qui la posent, bien sûr, mais aussi pour les adultes qui n’y ont jamais répondu. Marc Lacourt n’est donc pas un grand enfant, juste un adulte qui s’intéresse à des choses essentielles, des questions anciennes et toujours neuves, qu’il aborde avec un émerveillement intact, sans les codes admis et sans préjugés. Pourquoi des hommes en petite tenue, qui vivaient ici dans une période glaciaire, ont-ils eu besoin d’inventer l’art et la culture ? On connaît tous les réponses d’adultes, mais on sait aussi qu’elles sont incomplètes. Et si Marc Lacourt prétendait soudainement que cette serpillère est une oeuvre d’art ? Marcel Duchamp nous a déjà fait le coup en renversant un urinoir signé par un certain Mutt, le proclamant au rang d’art. Est-ce que tout le monde a bien compris ce qu’était l’art ? Marc Lacourt va boire à la même fontaine pour s’en assurer, cette fois pour son public favori, vierge de tout concept artistique et de tout brouillage conceptuel. Vierge de tout art, parfois. La serpillère de Monsieur Mutt est cette entrée dans l’art et dans la danse pour jeune public, entendre que la réponse est plus complexe que le simple clin d’oeil convenu entre adulte.Cette fois, il faut vraiment expliquer pourquoi la serpillère peut être une Joconde et Marc Lacourt l’égal de Nijinski. Un art enfantin qui doit être pris au sérieux.

Responsabilité
Non pas, comme l’affirment certains, parce que le spectacle pour enfant doit être plus cadencé pour capter une attention volatile : on sait tous que les enfants peuvent être absorbés par n’importe quel objet qui bouge dans la télé. Mais parce que, dit Marc Lacourt, “on ne peut pas leur proposer les stéréotypes qu’on voit à la télé”. Les petits d’hommes ont les mêmes questionnements que les grands mais il faut répondre à leur niveau, c’est-à- dire sans concept ou en les fabriquant.“Certains viennent peut-être pour la première fois voir un spectacle et nous leur proposons une façon de voir le monde et la vie”. Une responsabilité immense. Et une façon d’amener la réflexion qui doit être intelligente, sous peine de prendre les bambins pour des idiots et d’en subir instantanément d’impitoyables conséquences. “Les questions à mettre en place sont difficiles” acquiesce Marc Lacourt. Mais cet ancien danseur pour adultes a toujours eu le goût de la pédagogie et une réelle aptitude à l’émerveillement. Il y a trois ans, le Temps des Mômes l’avait accueilli à Biarritz en 2017 pour expliquer, sous l’intitulé Tiondeposicom , comment se bricole un spectacle. Un artisanat délicat pour les petits, qui fait aujourd’hui la grande spécialité de Marc Lacourt. Avec ses enjeux : porter des questions complexes par le jeu. Entrer dans la danse. “Cultiver la mémoire des corps”, comme une façon d’apprendre que l’école a oublié. Se réjouir par avance de leurs réactions si d’aventure son jeune public croise un jour un urinoir au centre Pompidou ou dans les commodités de la Gare du Midi. Imaginer des lapins ou des hérissons sous la serpillère. Mais surtout, “garder l’émerveillement au monde” promet-il. Et sans doute proposer, aux humains en devenir, un salutaire regard de côté.

Rémi Rivière