Ballet dans les coins

Les hip hopeurs sont des loustics. Des larrons qui s’immiscent en douce. Du macadam vers le théâtre. Avec une grosse fringale. Le hip hop rayonne désormais dans le monde et a déjà conquis toutes les danses, tenté tous les mariages, mâtiné les rondes de terroir, infusé phrases et portés, emplis les déliés, coloré à toute force la danse contemporaine avant d’hésiter devant le classique, ses grands airs et ses manières. Bien sûr, entre une fête de la rue et une danse de théâtre, il y a plus qu’une entrée des artistes. Il y a un monde intimidant, des codes bourgeois et un respect presque instinctif. Qui se ressemble ne s’assemble pas si facilement. Il a fallu une danse d’approche et de séduction. S’apprivoiser. Se découvrir une même virtuosité, le même besoin d’appréhender les cieux, un goût similaire de la narration et des solos.

Entré sur la pointe des pieds dans le monde chaste du ballet, le hip hop se paye aujourd’hui le luxe de lui offrir un voyage de noce en première classe et une exposition populaire qui dépoussière le genre et le revigore. Depuis le Hiplet, danse hip hop sur les pointes, aux créations de Kader Attou, au sein du CCN La Rochelle, on ne compte plus les contributions qui mêlent ces deux genres et en revisitent les codes et le vocabulaire. Jusqu’à faire main basse sur les pièces du répertoire. C’est le créneau d’un passionné de danse classique et meneur de la compagnie hip hop Rêvolution, Anthony Egéa, qui présentera ce soir Les Forains.

Une commande de l’opéra de Limoges qui souhaitait effectivement dépoussiérer l’œuvre d’Henri Sauguet, en faire un ballet d’aujourd’hui, comme le signe de ces temps nouveaux. Une œuvre exaltée, ballet en un acte qui suit l’euphorie de la libération de la France et propulse un certain Roland Petit dans le succès que l’on sait. Une « vraie fête de la jeunesse et de la danse » se réjouissait même Cocteau. Qu’Anthony Egéa a souhaité conserver dans cette veine. Sauf que la jeunesse et les fêtes ont bien changé depuis ces forains qui investissaient les places de village. Et faisaient tourner le chapeau sans grand succès. On imagine mieux des hip hopeur s’approprier la rue, se mesurer sur le macadam et rester tout autant bredouilles de la casquette.

Pont aérien

Egéa prône ce métissage doux, presque naturel, du hip hop et du classique. En créant un pont aérien opportun. Hip hop en bas, classique en haut. Maîtrise du sol pour la danse urbaine. Hégémonie des airs pour la danse académique. Une danse hybride, aussi logique que l’école qu’il pilote et qui enseigne simultanément les deux disciplines. Aussi cohérente que ses ballets urbains qui dévorent sans complexe les standards, le Stabat Mater de Vivaldi ou le Boléro du quai Ravel. Une sorte de gros œuvre hip hop dont les finissions seraient académiques. L’avantage du hip hop est justement de tout pouvoir avaler. Sans complexe si ce n’est la retenue d’une danse dont le moteur est la rue et qui rechigne encore à fréquenter les salons. Ou à se compromettre avec le milieu institutionnel. Anthony Egéa est à ce titre la partie émergée de l’iceberg, celle qui a pignon sur théâtre. Au même titre que Kader Attou, qui présentera demain soir à Biarritz l’Opus 14 de son œuvre au sein du CCN La Rochelle. Une œuvre hip hop qui fait corps de ballet. Développe sa puissance. Une grammaire de la rue qui intègre les partitions et les codes de la scène. Et se taille la part du lion.

Car ce dangereux dansophage qu’est le hip hop ne cherche pas la reconnaissance bourgeoise, ni même à faire rentrer les foules dans les théâtres dorés. Juste à s’approprier des techniques qui permettent d’aller plus loin dans la performance. On tourne davantage sur les pointes qu’en baskets sur le bitume. La belle contrepartie de ce mariage est une évolution promise du hip hop qui finit ainsi par gagner son ciel.