Artiste responsable

L’art chorégraphique impose-t’il de parler du monde ou est-ce le tapage de notre société qui contraint la forme de la danse ? Stephen Shropshire penche pour la seconde formulation et se débat comme il peut dans un processus créatif qui, sans se défaire de sa beauté, reste en prise avec ce qu’il reçoit du monde. Certes, le chorégraphe américain, installé aux PaysBas, a rendu les armes depuis quelques années et considère désormais qu’il est de “la responsabilité de l’artiste de poser des questions”. Mais ce processus est le résultat d’une lente infusion, “depuis (s)on petit monde”, dit-il, connecté avec son entourage et refusant d’y voir un travail politique. Disons qu’il ne se jette pas dans les débats qui agitent les hommes mais part de l’intime, du corps même, pour penser le monde d’une manière plus philosophique que sociale, même si ces interrogations tombent comme un duo sur la soupe de problèmes politiques lancinants.

Après une précédente pièce intitulée My everlasting (“Mon éternelle”), qui interrogeait l’absence, Stephen Shropshire poursuit sa réflexion sur le rapport à l’autre dans We are nowhere else but here (“Nous ne sommes nulle part ailleurs qu’ici”), qu’il présentera ce soir au théâtre du Casino. Un duo donc, avec un soi et un autre, qui en font une danse connectée. Un contact permanent qui pointe l’idée de la coexistence mais en partant de son infiniment petit nombril. “Connais-toi toi-même” souffle cette danse philosophique, comme la petite musique d’un préjugé latent sur l’autre.

Perception 

Car la question n’est pas de savoir comment je suis perçu par l’autre tant que je n’ai pas compris comment je perçois l’autre, avec bagages et préjugés. C’est en tirant ce fil que Stephen Shropshire a remonté la piste du penseur américain Edward Said, connu aussi pour avoir été “la voix politique la plus puissante” pour les palestiniens. Et plouf ! dans la politique…

Une déduction d’autant plus tentante que le festival recevra justement ce samedi l’impayable Hillel Kogan qui, dans sa pièce We love arabs, questionne justement sa propre coexistence d’israélien avec les damnés d’à côté. Mais Edward Said n’a pas fait qu’étudier l’orientalisme, cette perception occidentale de l’orient. Il a aussi révélé les noeuds qui, en chacun de nous, restreignent notre compréhension de l’autre ou créent des rapports de domination. Que l’on soit “noir, blanc, mexicain ou gay…” énonce Stephen Shropshire, on reste prisonnier des images qu’on porte sur l’autre. Accepter ce que l’on est, c’est commencer à comprendre l’autre.

Une histoire d’aliénation, à son milieu, à ses envies, à ses goûts, qui sur scène traduit aussi une évidente coexistence dans l’espace dès qu’il y a davantage qu’un danseur, mais aussi l’interaction avec le public, la musique ou le passé dès lors que l’on convoque Schubert ou Beethoven dans une forme contemporaine. Cette danse des corps noués et des intimités qui se dénouent, cette confrontation en miroir qui réfléchit, est au fond la métaphore de l’art chorégraphique. Et justement, l’écriture de Stephen Shropshire est très belle.

Rémi Rivière