Artiste dégagé

Il y a, au fond, trois grandes catégories de chorégraphes. Ceux qui ont une idée et l’expriment dans leur langage. Ceux qui aiment une mélodie et la mettent en mouvement. Ceux qui mettent en danse et se sentent obligés d’y coller un concept à toute force. Et puis, il y a Serge-Aimé Coulibaly, qui éclate de rire en pensant à ces derniers, convaincu de la parole “privilégiée” de l’artiste, qu’on “ne peut gaspiller en montrant n’importe quoi”. Le meneur de la compagnie Faso danse théâtre doit bien avoir quelques exemples désopilants en tête pour en rire aussi franchement. Et des idées bien arrêtées sur la responsabilité de l’artiste. C’est que ce chorégraphe burkinabé, qui pense une pièce simultanément pour son public de Sidney, de New-York de Paris et pour sa maman de Bobo Dioulasso, pense qu’il faut profiter de cette parole donnée pour “contribuer à rendre ce monde meilleur”. D’autant, appuie-t-il en balayant d’un commentaire lapidaire l’actualité récente, que “tout part en vrille”. G7, crise migratoire, Lybie, guerre, populisme : “si quand tu dis des idioties tu deviens brave, qu’est ce qui est intelligent ? ”
En langage coulibalien, la réponse est dans l’urgence et la nécessité, dans les fonctions vitales de l’homme. Une responsabilité d’homme d’autant plus grande que sa position est privilégiée et que l’artiste a nécessairement “un rôle à jouer”. Dans ce registre, Serge-Aimé Coulibaly s’y connaît tout de même pour avoir créé une pièce prémonitoire, que la réalité a rattrapé. Au Burkina Faso, il s’est bien sûr acoquiné avec le rappeur Smockey, dont les concerts vindicatifs sont l’agora politique de la jeunesse du pays. Et lorsqu’il présente, en 2014, Nuit blanche à Ouagadougou, avec la musique et le verbe tranchant de Smockey, la capitale du Burkina s’embrase et la fiction devient réalité, jusqu’à sa conclusion chorégraphique qui voit le pouvoir valser dans un vigoureux “balai —ou ballet—, citoyen”. Un dénouement qui a valu au chorégraphe une aura quasi mystique et une renommé supplémentaire même si, reconnaît-il en souriant, certains pays sont instantanément devenus frileux pour programmer une pièce capable de déborder la scène et gagner la rue.
Afrobeat
Les choses sont depuis rentrées dans l’ordre et Serge-Aimé Coulibaly ne devrait pas troubler, ce soir, le cours des élections municipales de Biarritz. Le chorégraphe du Pays des hommes intègres ne lâche pas pour autant l’affaire et interroge cette fois les artistes engagés, avec l’exemple emblématique d’un autre africain, un certain Fela Kuti, qui avait proclamé la République libre de Kalakuta dans son lopin de Lagos. Le chanteur nigérian est déjà un fil rouge dans l’œuvre de Serge-Aimé Coulibaly, qui en injecte l’afrobeat dans ses trois dernières créations, y compris celle qui a fait boum. Une musique qui, par son rythme syncopé, sa texture riche et son orchestration, permet déjà plusieurs niveaux de lectures et de danses. Kalakuta Republik est donc cet espace de liberté autoproclamé qu’investit d’abord un seul morceau de 45 minutes, naturellement pas au format radio. Cette première partie de la pièce ne raconte plus le monde de Fela mais le temps de Serge-Aimé Coulibaly, où la question devient plus importante que la réponse. “Quel mouvement est-il nécessaire d’exprimer ?” Dans l’enivrement de cette transe musicale, qui sonne comme une charge, Coulibaly a tout loisir de fomenter son insurrection chorégraphique en réfutant toute posture. Y compris celle de l’africain de service dont le “devoir”, avec un visa en poche, est justement de renouveler cette image. Dommage pour les amateurs de danses viriles et de djembé. Serge-Aimé Coulibaly a “le monde entier en tête” et les idées suffisamment claires pour faire sauter un plateau sous la charge musicale et politique d’une humanité triomphante. La détonation est cette seconde partie qui évoque le Shrine, le club mythique de Fela, temple de la contestation et de l’émancipation pleine, chaos fertile qui libère son émotion. Et la danse poursuit ses secousses dans les images et les sensations qui s’entrechoquent, s’étincellent en une histoire sensible d’humanité debout. Peu importe alors que Serge-Aimé Coulibaly vienne du théâtre et fasse feu de tout bois pour raconter une histoire. L’artiste n’est plus engagé qu’à son devoir vital de liberté. Il en devient même artiste dégagé.
Rémi Rivière