Anonyme flamboyant

Cette fois, le mystère s’épaissit. Dans cette pièce, justement intitulée Anónimo, qui tente de contenir l’affirmation si personnelle du flamenco. Dans cette démarche créatrice d’un chorégraphe et danseur qui prend si bien la lumière et réclame aujourd’hui “l’anonymat”. Déjà auréolé de succès pour cette nouvelle création, David Coria y mène une sorte d’introspection et s’en remet au bon génie du flamenco pour interroger l’identité, le groupe, la variété et l’essence de l’existence. “Une fantaisie personnelle” explique l’ancien premier danseur et chorégraphe du Ballet Flamenco d’Andalousie, qui tente ainsi de brouiller les cartes. Accompagné sur scène du danseur Rafael Ramirez et de la danseuse Florienca Oz, David Coria se livre à un jeu d’ombres, genre de trio imbriqué qui ne formerait plus qu’un, devenant masse, reflet et brouillant les rôles, les corps et les genres. “Dans cette pièce, on veut pouvoir être interchangeable” dit-il.  Une intention louable, même si le flamboyant danseur au coup de talon fulgurant est bien plus rapide que son ombre. David Coria est de la race incandescente des danseurs qui se distinguent même derrière un décor. Avec ses doubles, il gomme pourtant les frontières identitaires, non plus dans la clameur collective de sa précédente pièce, El encuentro, mais dans le repli de groupe, genre de plongée uniforme. “Trois corps, trois humains, sans sexe sans physionomie”, détaille t-il. Et sans unité de temps ni de lieu, si ce n’est un espace contraint.
L’être anonyme
De cette danse diffuse qui ne dit plus la célébration, le chorégraphe devient corbeau de l’être anonyme. Etre ou ne pas être ? Telle est la question éternelle que pose ce corps synchrone à six bras. Dans sa quête existentielle, David Coria s’est fait aider par Pedro Cordoba et Ana Morales ainsi que par le danseur et chorégraphe Fabien Thomé, enfant de Saint-Jean-de-Luz, engagé dans le renouveau du flamenco. Dans cette entreprise narrative, cette société anonyme, David Coria, déjà prophète en son pays pour son ampleur, se recroqueville sur l’incidence du groupe dans l’épanouissement personnel, les sentiers accidentés sur lesquels pourtant, le cheminement personnel devrait s’accomplir. D’autant que le flamenco est le “vecteur d’une énergie personnelle” dit-il. En ce sens, ni le groupe, ni les costumes n’ont d’emprise sur la personnalité du danseur. Il n’y a pas de fatalité mais une puissance du ventre, une clameur qui doit être entendue. Anónimo tente ainsi de balayer les genres mais la danse continue de clamer son appartenance à un sexe. On ne danse pas également si l’on est homme ou femme, reconnaît David Coria. Une question “d’énergie”, qui caractérise l’homme ou la femme, pour des questions “culturelles ou d’éducation” regrette t-il. Pour des considérations physiques aussi. On n’exprime que ce que l’on est. La jupe ne suffit pas à tromper la danse. L’anonymat de la pièce est trahi par cet aveu mâle, mais cette masculinité moderne s’interroge, se regarde en miroir et pointe même ses défauts.
Le flamenco est ce langage venu de loin qui parle à notre temps. David Coria a certes, “grandi dans la tradition”, dit-il, il n’en a pas moins travaillé avec des chorégraphes à la marge. Né à Séville il y a 36 ans, dans le berceau du flamenco, il a débuté à quinze ans sa prodigieuse carrière de danseur au sein de la Compania andaluza de danza, avec passage remarqué dans le film de Carlos Saura, Salomé. Il a travaillé avec les noms les plus prestigieux du Flamenco, les danseurs et chorégraphes Andres Marin, Rocio Molina, Maria Pages, Rafaela Carrasco et vole depuis près de quinze ans de ses propres ailes, avec l’amplitude qu’on leur connaît. De cette expérience complète, biberonnée par les plus grands, il retient une tradition de son temps, une grammaire ancienne qui fait le vocabulaire d’aujourd’hui. Une langue en constante évolution qui parle de ses besoins. Comme si le flamenco était ce pot commun d’Anónimo, dans lequel les individus s’effacent, mais se nourrissent et finissent par renaître, flamboyants.
Rémi Rivière